Parler de santé sexuelle sans se limiter aux préservatifs et aux infections sexuellement transmissibles. C’est, en substance, le cap que souhaite maintenir le gouvernement jusqu’en 2030. Le ministère de la Santé vient de dévoiler la troisième et dernière feuille de route de la Stratégie nationale de santé sexuelle lancée en 2017. Construite avec les administrations, les agences régionales de santé (ARS), des associations, des professionnels de santé, des chercheurs et des personnes concernées, elle rassemble 22 actions qui doivent être progressivement déployées entre 2026 et 2030.
Le chantier est large. Et “touchy” ! Il va de l’éducation à la vie affective et sexuelle des jeunes à l’accès à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). En passant par la contraception, le dépistage du VIH et des IST ou encore la prise en charge du chemsex. Le gouvernement entend aussi mieux répondre aux besoins des personnes particulièrement exposées aux inégalités de santé. Parmi celles-ci, les personnes précaires, migrantes, en situation de handicap, LGBT+, en situation de prostitution ou vivant dans les territoires ultramarins.
Santé sexuelle : les jeunes en première ligne
Premier gros morceau de cette feuille de route, la prévention. Et le gouvernement compte commencer tôt. Depuis la rentrée 2025, un programme national encadre pour la première fois l’éducation à la vie affective et relationnelle à l’école primaire, puis à la vie affective, relationnelle et sexuelle au collège et au lycée. Il prévoit trois séances par an, du CP à la terminale. Le principe des trois séances annuelles n’est d’ailleurs pas nouveau puisqu’il figure dans la loi depuis 2001. Mais la création d’un programme national vise désormais à mieux harmoniser leur contenu et leur mise en œuvre. Pas question, évidemment, d’aborder les mêmes sujets avec un enfant de 7 ans et un lycéen de 17 ans.
- À l’école primaire, l’accent est notamment mis sur les relations aux autres, le respect de l’intimité et du corps.
- Au collège et au lycée viennent progressivement s’ajouter la contraception, la prévention des IST, le consentement, les violences sexuelles, les discriminations ou encore les risques liés à certains usages d’Internet.
La nouvelle stratégie veut désormais s’assurer que ces séances ne restent pas seulement une belle ligne dans les textes. Les ARS sont notamment appelées à travailler avec les rectorats pour soutenir leur déploiement. En particulier dans les établissements situés dans les quartiers prioritaires, les territoires ruraux et ultramarins. L’enjeu est loin d’être anecdotique. Les données de l’enquête Contexte des sexualités en France 2023 montrent un recul de la contraception lors du premier rapport sexuel. Entre 2019 et 2023, 87,2 % des jeunes femmes et 92,3 % des jeunes hommes déclaraient avoir utilisé une contraception lors de leur premier rapport. Alors que cette proportion dépassait 97 % au début des années 2000.
Santé sexuelle : quels sont les grands changements de cette nouvelle feuille de route ?
Contraception : faciliter l’accès et élargir les possibilités
Sur le front de la contraception, plusieurs changements sont envisagés. Certains sont très concrets. Depuis 2022, le parcours contraceptif est déjà pris en charge à 100 % par l’Assurance maladie pour les femmes de moins de 26 ans. La contraception d’urgence hormonale est, elle, disponible gratuitement en pharmacie sans ordonnance pour toutes les personnes assurées depuis 2023. Les moins de 26 ans peuvent également obtenir gratuitement certains préservatifs en pharmacie. Mais le gouvernement estime qu’il reste des trous dans la raquette.
La feuille de route prévoit notamment d’élargir aux moins de 26 ans la prise en charge intégrale de certains médicaments nécessaires lors de la pose ou du retrait d’un implant contraceptif ou d’un dispositif intra-utérin. Le fameux DIU ou « stérilet ». Autre piste, faciliter l’utilisation du DIU au cuivre comme contraception d’urgence. Moins connu que la pilule du lendemain, ce dispositif peut pourtant être utilisé après un rapport à risque. Il constitue, selon la feuille de route, la méthode de contraception d’urgence la plus efficace. Des parcours rapides, dits « fast-track », doivent être organisés régionalement afin de permettre sa pose sans perdre de temps.
Le ministère veut également ouvrir la voie à l’accès en pharmacie, sans ordonnance, à certains contraceptifs oraux microprogestatifs. Attention toutefois, il ne s’agit pas encore d’une mesure en vigueur. La feuille de route prévoit pour 2027 de saisir l’ANSM afin d’étudier l’évolution de leur statut.
La contraception définitive est aussi concernée. Le gouvernement souhaite notamment examiner les freins actuels à la vasectomie. Il entend aussi favoriser son développement hors établissement de santé, notamment grâce à la technique dite « sans bistouri ». Le sujet prend de l’ampleur en France. Selon Epi-Phare, le nombre de vasectomies est passé de 1 940 en 2010 à 30 288 en 2022, soit une multiplication par quinze en douze ans ! Une tendance générationnelle évidemment inquiétante dans un contexte de chute de la natalité en France.
IVG : le gouvernement veut encore simplifier le parcours
Autre volet sensible de la stratégie, l’accès à l’interruption volontaire de grossesse. En 2024, 251 270 IVG ont été réalisées en France, selon la Drees, soit environ 7 000 de plus qu’en 2023. Huit sur dix étaient médicamenteuses. Le taux de recours s’élevait à 17,3 IVG pour 1 000 femmes âgées de 15 à 49 ans. Le cadre a beaucoup évolué ces dernières années. Le délai légal a notamment été allongé de deux semaines en 2022 et, depuis mars 2024, la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une IVG est inscrite dans la Constitution.
Mais être autorisée à avorter ne signifie pas forcément pouvoir accéder facilement à la méthode souhaitée près de chez soi. La nouvelle feuille de route reconnaît la persistance de difficultés et d’inégalités territoriales. Plusieurs mesures sont donc programmées. Le gouvernement souhaite développer davantage l’IVG instrumentale hors de l’hôpital. Mais aussi faciliter la délivrance en pharmacie des médicaments nécessaires à une IVG médicamenteuse et permettre la prise en charge des transports lorsqu’aucune structure de proximité ne propose la méthode choisie.
Un autre chantier pourrait être beaucoup plus politique. Pour 2027-2028, la feuille de route prévoit de saisir le Comité consultatif national d’éthique afin de réexaminer le délai légal de recours à l’IVG et la clause de conscience spécifique dont disposent les professionnels de santé. Le document prévoit ensuite de proposer au législateur une extension du délai légal et la suppression de cette clause spécifique. Là encore, rien n’est donc supprimé ni allongé aujourd’hui. Une éventuelle modification nécessiterait une évolution de la loi.
VIH et IST : dépister plus facilement et plus tôt
Le gouvernement maintient également son ambition de mettre fin à la transmission du VIH comme menace de santé publique à l’horizon 2030. La France dispose déjà de plusieurs outils. Depuis septembre 2024, le dispositif « Mon test IST » permet de demander directement en laboratoire, sans ordonnance, le dépistage de quatre infections en plus du VIH, à savoir la chlamydia, la gonococcie, la syphilis et l’hépatite B. Pour les moins de 26 ans, ces dépistages sont pris en charge à 100 %.
Le dépistage progresse. Selon Santé publique France, 8,5 millions de sérologies VIH ont été réalisées en 2024. La même année, environ 5 100 personnes ont découvert leur séropositivité. Et un chiffre rappelle pourquoi dépister tôt reste crucial puisque 41 % des diagnostics étaient encore considérés comme tardifs. La nouvelle stratégie mise donc sur une combinaison d’outils, avec le dépistage, le préservatif, les traitements et la PrEP, ou prophylaxie pré-exposition. Cette dernière est un traitement préventif pris par une personne séronégative exposée à un risque important d’infection par le VIH.
Le gouvernement souhaite également faciliter le traitement post-exposition (TPE). Celui-ci est administré après une exposition potentielle au VIH et doit être commencé le plus rapidement possible. Aujourd’hui, sa prescription et sa délivrance restent hospitalières. La feuille de route prévoit d’élargir progressivement sa prescription aux sages-femmes, infirmiers et pharmaciens et de permettre la délivrance en ville de kits de démarrage.
Chemsex : un sujet désormais traité à part entière
Pour la première fois, le chemsex dispose d’un axe spécifique dans la Stratégie nationale de santé sexuelle. Le terme désigne l’usage volontaire de substances psychoactives dans un contexte sexuel afin, par exemple, d’intensifier ou de prolonger les rapports. Parmi les produits fréquemment rencontrés figurent les cathinones de synthèse, le GHB ou GBL, la kétamine et la cocaïne. Certaines pratiques peuvent exposer à des risques d’addiction, de surdose, de troubles psychiques, de violences, mais aussi de transmission du VIH, des hépatites et d’autres IST.
Le phénomène reste difficile à mesurer précisément. Le rapport du professeur Amine Benyamina de 2022, repris dans la nouvelle feuille de route gouvernementale, estimait qu’entre 100 000 et 200 000 personnes pourraient être concernées en France. Les données disponibles portent principalement sur les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, même si les profils concernés tendent à se diversifier.
Plutôt que de renvoyer une personne d’un service à l’autre, le plan veut justement rapprocher trois mondes qui communiquent encore insuffisamment entre eux, la santé sexuelle, l’addictologie et la santé mentale. Des parcours de soins pluridisciplinaires doivent commencer à être structurés dès 2026 puis être déployés à partir de 2027. Une campagne nationale est également prévue, notamment sur les réseaux sociaux et les applications de rencontre.
Des soins plus faciles à trouver, surtout pour les plus vulnérables
Reste un problème très terre à terre. Où aller lorsque l’on veut se faire dépister, parler contraception, obtenir une PrEP ou simplement poser une question sans être jugé ? La feuille de route entend rendre beaucoup plus lisible l’offre existante entre médecins de ville, centres de santé sexuelle, CeGIDD et structures associatives ou communautaires. Elle prévoit également cinq nouveaux centres communautaires de santé sexuelle, portant leur nombre à neuf d’ici 2030.
La stratégie cible particulièrement les personnes qui rencontrent aujourd’hui davantage d’obstacles pour accéder à la prévention ou aux soins. Cela concerne notamment les jeunes, les personnes migrantes ou précaires. Mais aussi les personnes en situation de handicap, les personnes trans, celles vivant avec le VIH. Sans oublier les travailleurs et travailleuses du sexe ou encore les habitants des territoires ultramarins. Mayotte, la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et La Réunion font d’ailleurs l’objet d’un axe spécifique. Les écarts territoriaux restent importants. En 2024, Santé publique France estimait par exemple le taux de découvertes de séropositivité à 672 par million d’habitants en Guyane, contre 75 par million à l’échelle nationale.
Sur le papier, le programme est donc particulièrement fourni. Reste maintenant l’étape la moins spectaculaire mais sans doute la plus importante, sa traduction sur le terrain. Car les 22 actions n’arriveront pas toutes demain matin. Certaines sont déjà engagées, d’autres doivent être déployées progressivement jusqu’en 2030 et plusieurs nécessiteront encore des évaluations, des modifications réglementaires ou un passage devant le législateur. La feuille de route prévoit d’ailleurs un suivi et une évaluation des politiques menées.
À SAVOIR
En France, les centres de santé sexuelle permettent de consulter pour la contraception, le dépistage des IST, une demande d’IVG ou simplement des questions liées à la sexualité. Les mineurs peuvent y être reçus gratuitement et de manière confidentielle, sans autorisation parentale, rappelle le ministère de la Santé.





