
En 2025, plus d’un salarié sur trois en France a déjà imaginé claquer la porte de son entreprise pour protéger sa santé mentale. Un fantasme de “grande démission” ? Pas vraiment. Plutôt le symptôme d’un monde du travail où l’on continue d’être productif… mais de moins en moins prêt à sacrifier son équilibre psychologique.
On connaissait les démissions pour salaire insuffisant, absence de perspectives, ambiance toxique. Désormais, on part pour se préserver, soi et sa santé mentale. Parce qu’aujourd’hui c’est important.
Selon le 3ᵉ Baromètre de la santé mentale des salariés, réalisé par la plateforme Teale auprès de 10 000 collaborateurs en France, 35 % des salariés déclarent avoir envisagé de quitter leur entreprise pour se protéger psychiquement en 2025.
En 2023, ils étaient 30 %, puis 34 % en 2024, avant d’atteindre 35 % en 2025. La tendance est donc installée et il ne s’agit pas de salariés “capricieux” ou “fragiles”, mais d’un nouveau rapport au travail. On accepte encore beaucoup de choses, mais plus n’importe qui ni n’importe quoi, surtout quand la santé mentale vacille.
Une santé mentale en légère amélioration… mais toujours au ras du sol
Le WHO-5 : un score qui remonte, mais reste en zone sensible
Pour mesurer la santé mentale au travail, Teale utilise le WHO-5, un indicateur validé par l’OMS. Sur une échelle de 0 à 100, plus le score est élevé, plus le bien-être est jugé satisfaisant.
Entre 2023 et 2025, le score moyen progresse :
- 48/100 en 2023,
- 49/100 en 2024,
- 51/100 en 2025.
Le seuil d’alerte de l’OMS se situe à 50. Autrement dit, en 2025, les salariés français sont juste au-dessus de la ligne de flottaison. On ne parle pas d’un bien-être florissant, mais d’un mieux fragile, à portée de rechute.
Un mieux-être “en trompe-l’œil”
La santé mentale moyenne s’améliore, mais le sentiment de protection reste insuffisant. Ce que montrent les données, c’est que :
- les salariés apprennent à mieux gérer leur stress,
- ils développent des pratiques de “self-care” (sommeil, sport, thérapie, méditation…),
- mais le cadre de travail n’évolue pas au même rythme : reconnaissance, charge de travail, sens, ressources restent souvent en décalage.
Alors, on tient un peu mieux, mais on ne se sent pas fondamentalement plus protégé.
Santé mentale : pour quelles raisons les salariés envisagent de partir ?
Quand le travail déborde sur la santé psychique
Les psychologues du travail constatent sur le terrain :
- Stress chronique et fatigue émotionnelle, avec la sensation d’être “toujours à flux tendu”.
- Charge mentale élevée, liée à des injonctions multiples : être performant, disponible, adaptable, souriant… toujours.
- Déséquilibre vie pro / vie perso, surtout depuis l’hybridation du travail : le bureau s’invite dans le salon, la messagerie professionnelle dans la poche.
- Manque de reconnaissance ou de perspectives, qui finit par grignoter le sens du travail.
Dans le baromètre Teale, l’écart est particulièrement net entre ceux qui envisagent de partir et ceux qui souhaitent rester :
- le sentiment d’alignement avec les valeurs de l’entreprise passe de 75,3 % chez ceux qui restent à 39,5 % chez ceux qui pensent à partir ;
- les perspectives positives tombent de 69,3 % à 37,5 % ;
- la reconnaissance chute de 72,6 % à 43,4 % ;
- le sentiment de disposer de ressources suffisantes passe de 77 % à 49,7 %.
Ce n’est donc pas la fragilité personnelle qui distingue principalement les deux groupes, mais bien l’environnement de travail vécu au quotidien.
Partir n’est plus un tabou, mais une stratégie rationnelle
Quand reconnaissance, moyens, perspectives reculent, envisager de partir devient un choix rationnel, et plus seulement une réaction à chaud. Là encore, on change d’époque. Il y a dix ou quinze ans, quitter une entreprise pour “raison de santé mentale” restait difficile à assumer. Aujourd’hui, ce motif est :
- discuté avec les proches,
- parfois présenté explicitement en entretien de recrutement,
- de plus en plus entendu par certains recruteurs.
La santé mentale n’est plus un bonus, c’est un critère de décision de carrière.
Santé mentale des salariés : tous touchés, mais pas de la même manière
Femmes et non-managers en première ligne
Le baromètre met en lumière des inégalités d’exposition au mal-être au travail. Les femmes et les salariés non-managers apparaissent plus vulnérables :
- ils rapportent davantage de recul des relations positives au travail,
- un sentiment plus fréquent de manque de reconnaissance,
- une perception plus marquée de désalignement entre leurs valeurs et celles de l’organisation.
Comme le résume la directrice scientifique de Teale, psychologue du travail, tant que ces écarts resteront invisibles, on continuera de demander à certains une dose de résilience supplémentaire au lieu de changer les règles du jeu.
Derrière l’intention de partir, la “désaffiliation silencieuse”
L’étude décrit aussi un phénomène de désaffiliation silencieuse. Beaucoup de salariés ne partent pas, mais :
- se désengagent,
- prennent moins d’initiatives,
- s’investissent moins émotionnellement dans leur travail.
La productivité perçue reste globalement stable, mais les indicateurs de reconnaissance et de “stress acceptable” reculent. En clair, on fait le job, mais sans y laisser des morceaux de soi. À court terme, l’organisation tient. À moyen terme, c’est tout le modèle de motivation et de fidélisation qui s’érode.
Le règne du “débrouille-toi pour tenir”
Un des enseignements les plus intéressants du baromètre, c’est la montée en puissance de ce que les auteurs appellent une “autonomie psychique”. Chacun est sommé de gérer son stress, son équilibre, ses émotions, sa charge. Les salariés intériorisent des messages : “Prends soin de toi”, “Apprends à dire non”, “Travaille sur ta posture mentale”.
Tout cela n’est pas inutile, bien au contraire. Mais lorsqu’en face, les organisations :
- ne revoient pas les charges de travail,
- n’ajustent pas les moyens aux objectifs,
- n’améliorent pas les conditions de reconnaissance.
Santé mentale au travail : de “sujet tabou” à “Grande Cause nationale”
En France, la santé mentale n’est plus un thème périphérique que l’on aborde à demi-mot. Elle a été élevée au rang de Grande Cause nationale, une priorité confirmée jusqu’en 2026. Ce statut change tout puisqu’il ne s’agit plus de multiplier les campagnes de sensibilisation ou les slogans bien intentionnés, mais de repenser réellement la manière dont on traite le sujet.
On ne pourra pas indéfiniment se reposer sur quelques opérations de communication “bien-être”, sur des ateliers de gestion du stress organisés au débotté ou sur des journées Qualité de vie au travail (QVT). Ici, l’heure est venue de passer de l’intention au changement structurel.
À SAVOIR
D’après l’Assurance maladie, les troubles psychiques liés au travail comme l’anxiété, la dépression, le burn-out, sont devenus l’une des premières causes d’arrêts maladie de longue durée en France.







