Urgences psychiatriques à Paris et en Île-de-France : des patients attendent parfois près de 40 heures !

le 11 septembre 2026 à 11h06
Une personne en crise psychiatrique aux urgences.
Les patients des urgences psychiatriques sont accueillis dans des conditions indignes selon le CGLPL. © Magnific
Des dizaines d’heures sur un brancard, des patients installés dans les couloirs, des mesures de contention et même des privations de liberté hors du cadre prévu par la loi… Dominique Simonnot, Contrôleure générale des lieux de privation de liberté, alerte sur de « graves dysfonctionnements » dans la prise en charge des urgences psychiatriques à Paris et en petite couronne.
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Scène banale dans un service de psychiatrie. Une personne arrive aux urgences en pleine crise. Elle est examinée et les médecins estiment qu’une hospitalisation est nécessaire. Seulement voilà, aucune place n’est immédiatement disponible dans un service de psychiatrie. Commence alors une attente qui peut durer des dizaines d’heures, dans un environnement déjà saturé et peu adapté à son état.

C’est cette réalité que décrit le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) dans des recommandations en urgence publiées le 10 septembre 2026 au Journal officiel. L’institution indépendante, dirigée par Dominique Simonnot, est notamment chargée de veiller au respect des droits et de la dignité des personnes privées de liberté.

Du 6 au 10 juillet 2026, ses équipes ont inspecté de nombreux services d’accueil des urgences de Paris et de la petite couronne : Cochin, Robert-Debré, Necker-Enfants malades, Pitié-Salpêtrière, européen Georges-Pompidou, Saint-Antoine, Armand-Trousseau, Antoine-Béclère à Clamart, Delafontaine à Saint-Denis, Henri-Mondor et le centre hospitalier intercommunal de Créteil ou encore Bicêtre au Kremlin-Bicêtre. Le Centre psychiatrique d’orientation et d’accueil du GHU Paris psychiatrie & neurosciences a également été contrôlé. D’autres visites réalisées au cours des mois précédents ont nourri ce constat. Et le tableau dressé est pour le moins préoccupant.

Que se passe-t-il dans les urgences psychiatriques en Île-de-France ?

Près de 40 heures d’attente en moyenne dans les situations les plus difficiles

Lorsqu’un patient doit quitter les urgences pour être hospitalisé en psychiatrie, encore faut-il lui trouver un lit. Or, selon le CGLPL, le nombre de lits disponibles ne permet plus d’assurer suffisamment rapidement cette orientation dans les établissements contrôlés. Résultat : certains patients restent aux urgences beaucoup plus longtemps que prévu. Depuis 2022, l’Agence régionale de santé (ARS) Île-de-France dispose pourtant d’une cellule régionale chargée d’aider à rechercher des lits d’hospitalisation psychiatrique. Mais les chiffres analysés par le CGLPL montrent que la situation s’est dégradée. 

Entre 2025 et 2026, le nombre de patients concernés par une attente prolongée a augmenté de 31,8 %. Plus parlant encore, leur durée moyenne d’attente est passée de 29 heures et 27 minutes à 39 heures et 27 minutes. Autrement dit, dans ces situations déjà problématiques, l’attente moyenne approche désormais les… 40 heures ! Et trouver un lit n’est pas toujours la fin du parcours du combattant. Le CGLPL relève que la recherche d’une chambre d’isolement peut encore rallonger les délais. Des difficultés de transport vers l’établissement finalement trouvé, avec des retards ou des refus d’acheminement signalés, peuvent aussi repousser le départ du patient.

Sur une chaise, un brancard ou dans un couloir

Attendre près de 40 heures serait déjà difficile dans un espace calme et adapté. Cela devient autrement plus compliqué dans un service d’urgence en pleine activité. Les contrôleurs décrivent des locaux souvent trop petits ou mal configurés pour accueillir autant de patients pendant aussi longtemps. Certains restent assis sur les chaises des salles d’attente. D’autres sont couchés sur des brancards dans des boxes, parfois partagés, ou directement alignés le long des murs des couloirs.

Dans certaines grandes salles, il n’existe même pas systématiquement de rideau permettant de préserver l’intimité entre les patients. L’accès à une douche ou simplement à des conditions correctes d’hygiène peut également devenir compliqué en raison du nombre insuffisant de salles d’eau.

Un problème qui dépasse largement le simple inconfort. Une personne traversant une crise suicidaire, un épisode délirant aigu, une agitation sévère ou une profonde détresse psychologique a besoin d’un environnement sécurisant, de calme, de surveillance et de soins adaptés. Les urgences générales, pensées avant tout pour évaluer et orienter rapidement les malades, ne sont pas conçues pour devenir des lieux d’hébergement pendant plusieurs jours. Le CGLPL estime ainsi que les conditions observées ne permettent souvent de garantir ni la dignité ni l’intimité des patients.

Des patients retenus alors qu’aucune décision ne le permet encore

Le rapport soulève aussi une question beaucoup plus sensible. Celle de la liberté des patients. En psychiatrie, une hospitalisation peut dans certaines situations être réalisée sans le consentement de la personne. Mais cette décision répond à des conditions précises et à un cadre juridique destiné à protéger ses droits. Or, le CGLPL rapporte avoir constaté dans les services contrôlés des situations dans lesquelles des patients étaient empêchés de quitter les urgence. Et ce, avant même qu’une décision d’admission en soins sans consentement ne leur ait été régulièrement notifiée.

Cette situation peut, selon l’institution, se prolonger pendant plusieurs jours. Elle qualifie ces cas de « rétention arbitraire ». La nuance juridique peut sembler technique. Elle est pourtant fondamentale : une personne ne peut pas être privée de sa liberté d’aller et venir simplement parce qu’elle se trouve aux urgences ou présente des troubles psychiatriques. Lorsqu’une restriction de liberté devient nécessaire pour des raisons médicales et de sécurité, elle doit s’inscrire dans les procédures prévues par la loi.

Isolement et contention : le CGLPL alerte aussi sur des pratiques hors cadre

Concrètement, il s’agit d’empêcher physiquement une personne de bouger à l’aide d’un dispositif prévu à cet effet. Cette mesure peut notamment être utilisée face à certaines situations d’agitation extrême présentant un danger immédiat. Mais elle constitue une restriction majeure de liberté et doit donc être strictement encadrée. Dans les services d’urgence contrôlés, le CGLPL constate pourtant que des patients présentant des troubles psychiatriques peuvent être isolés ou contentionnés. Or, aucun cadre légal spécifique ne définit, dans ce contexte, les professionnels pouvant décider de la mesure, ses modalités de surveillance, sa réévaluation, sa traçabilité ou son contrôle.

Plus inquiétant encore, ces pratiques peuvent concerner des patients arrivés librement aux urgences et intervenir avant une éventuelle décision d’admission en soins psychiatriques sans consentement. Les contrôleurs ont également observé que plusieurs services disposent de kits de contention immédiatement disponibles, parfois même déjà installés sur des lits ou des brancards. Ils soulignent parallèlement que les professionnels ne sont pas systématiquement formés aux techniques dites de « désescalade ». Techniques qui visent justement à apaiser une situation de crise afin d’éviter autant que possible le recours à la contrainte.

Manque de lits, mais aussi manque de bras

Derrière ces situations, le rapport pointe évidemment le manque de capacités d’hospitalisation. Mais pas seulement. Des postes médicaux et infirmiers restent vacants dans les services concernés. Le CGLPL décrit des équipes soumises à une pression permanente.A la clé, des conséquences à la fois sur la qualité de la prise en charge et sur les professionnels eux-mêmes. Le phénomène s’inscrit dans une situation hospitalière plus large. Selon la Drees, la France comptait fin 2024 environ 367 100 lits d’hospitalisation complète, soit 2 300 de moins en seulement un an. Dans le même temps, les capacités d’hospitalisation partielle continuent de progresser. En psychiatrie toutefois, l’activité d’hospitalisation complète a encore diminué en 2024.

Les urgences, elles, restent fortement sollicitées. La Drees a comptabilisé 21,3 millions de passages dans les services d’urgence en 2024. Soit une hausse de 2,5 % sur un an. À cela s’ajoute une demande croissante en matière de santé mentale. Une mission d’information de l’Assemblée nationale consacrée aux urgences psychiatriques avait déjà relevé en 2024 une hausse de 21 % des passages aux urgences pour motif psychiatrique entre 2019 et 2023. Autrement dit, davantage de besoins arrivent à la porte d’un système qui peine déjà à orienter suffisamment vite les patients vers une prise en charge spécialisée.

Urgences psychiatriques : les adolescents de 16 à 18 ans également concernés

Selon le CGLPL, les adolescents âgés de 16 à 18 ans confrontés à une urgence psychiatrique sont régulièrement accueillis dans les mêmes services que les adultes. Faute de pédopsychiatres disponibles, ils ne sont qu’exceptionnellement évalués et suivis par un spécialiste de la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent.

Lorsqu’une hospitalisation est nécessaire, ces jeunes sont majoritairement orientés vers des unités de psychiatrie pour adultes. Des unités où ils ne disposent pas de la prise en charge pédopsychiatrique spécialisée dont ils auraient besoin. Certains peuvent également être soumis à des mesures de contention. Une situation d’autant plus préoccupante qu’à cet âge, les besoins thérapeutiques, l’accompagnement familial et la manière d’aborder une crise psychiatrique ne sont évidemment pas les mêmes que chez un adulte.

Urgences psychiatriques : le CGLPL alerte sur des prises en charge « indignes »

Le CGLPL a publié des « recommandations en urgence ». Cette procédure est prévue par l’article 9 de la loi du 30 octobre 2007 lorsque l’institution constate ce qu’elle considère comme une violation grave des droits fondamentaux de personnes privées de liberté. Elle peut alors saisir immédiatement les autorités compétentes et leur demander de répondre. Les ministres chargés de la Santé, de l’Intérieur et de la Justice ont ainsi été destinataires des recommandations et disposaient d’un délai de quatre semaines pour y répondre.

Parmi les problèmes auxquels il demande de mettre fin figurent notamment les attentes prolongées dans des « conditions indignes », les situations de privation de liberté sans fondement juridique suffisant. Ou encore, les pratiques d’isolement et de contention hors d’un cadre légal approprié. Au-delà des chiffres, c’est finalement tout le paradoxe de ces urgences psychiatriques qui apparaît. Des personnes y arrivent précisément au moment où elles sont parmi les plus fragiles. Mais faute de lits disponibles, de professionnels en nombre suffisant et de locaux adaptés, l’endroit censé constituer la porte d’entrée vers les soins peut parfois devenir une nouvelle épreuve avant même que la véritable prise en charge ne commence.

À SAVOIR 

La santé mentale a été reconduite Grande cause nationale en 2026, après l’avoir déjà été en 2025. En avril 2026, le ministère de la Santé annonçait notamment 10 millions d’euros supplémentaires pour renforcer la prise en charge des urgences psychiatriques, ainsi que 35 millions pour la pédopsychiatrie.

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Pascal Auclair
Enfant des radios locales, aujourd'hui homme de médias, il fait partager son expertise de la santé sur les supports print, web et TV du groupe Ma Santé AuRA.

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