C’est peut-être une avancée majeure dans la lutte contre certains cancers de la peau. Après les vaccins contre le Covid-19, l’ARN messager pourrait bien se faire une place dans le domaine de l’oncologie. Moderna et Merck (MSD hors États-Unis et Canada) ont annoncé, le 19 août 2026, que leur essai international de phase 3 INTerpath-001 avait atteint ses deux principaux objectifs chez des patients atteints d’un mélanome cutané à haut risque, de stade IIB à IV, dont la tumeur avait été entièrement retirée par chirurgie.
Le traitement testé porte un nom un peu moins facile à retenir : l’intismeran autogene, également connu sous les références V940 ou mRNA-4157. Administré avec le pembrolizumab, la molécule d’immunothérapie commercialisée sous le nom de Keytruda, il a permis d’améliorer de manière statistiquement significative et cliniquement pertinente la survie sans récidive. Résultats positifs également pour la survie sans métastase à distance, par rapport au Keytruda seul, selon les résultats préliminaires annoncés par les deux laboratoires. Après le retrait du mélanome, l’objectif est d’aider le système immunitaire à traquer les éventuelles cellules cancéreuses qui auraient échappé à la chirurgie, avant qu’elles ne puissent provoquer une rechute.
Un vaccin contre le cancer, vraiment ?
Le mot « vaccin » peut prêter à confusion. Ici, pas question de recevoir une injection pour éviter un jour de développer un cancer de la peau. L’intismeran est un vaccin thérapeutique, et non préventif. Il est destiné à des personnes qui ont déjà développé un mélanome et dont le cancer a été retiré chirurgicalement. Son objectif est de diminuer le risque que la maladie revienne.
Et surtout, il ne s’agit pas d’un produit identique administré à tous les patients. Chaque traitement est fabriqué sur mesure à partir de la tumeur de la personne concernée. Les chercheurs analysent les mutations génétiques présentes dans les cellules cancéreuses. Certaines donnent naissance à des protéines anormales, appelées « néoantigènes ». Elles peuvent permettre au système immunitaire de différencier les cellules tumorales des cellules normales.
L’intismeran utilise alors de l’ARN messager pour transmettre à l’organisme une sorte de portrait-robot de ces cibles. Selon les données publiées en 2026 dans le Journal of Clinical Oncology, le traitement peut coder jusqu’à 34 néoantigènes propres à la tumeur du patient. Une fois injecté, il doit entraîner les lymphocytes T, des cellules essentielles de notre système immunitaire, à mieux reconnaître ces marqueurs. Et donc à identifier et combattre les cellules cancéreuses qui les portent.
Comment fonctionne ce vaccin contre le cancer ?
Un vaccin personnalisé associé à une immunothérapie
Mais l’intismeran ne travaille pas seul. Dans l’essai INTerpath-001, il est associé au pembrolizumab (Keytruda), une immunothérapie déjà utilisée contre plusieurs cancers, dont le mélanome. Le pembrolizumab est un anticorps dit « anti-PD-1 ». Pour faire simple, certaines cellules cancéreuses sont capables d’utiliser des mécanismes naturels de régulation de l’immunité pour empêcher les lymphocytes de les attaquer. Le pembrolizumab bloque l’un de ces « freins » immunitaires afin de permettre aux défenses de l’organisme de mieux s’attaquer au cancer.
L’Agence européenne des médicaments (EMA) autorise déjà le Keytruda en traitement adjuvant de certains mélanomes complètement retirés chirurgicalement, notamment aux stades IIB, IIC et III. « Adjuvant » signifie simplement qu’un traitement est administré après le traitement principal. Ici, la chirurgie. Objectif ? Réduire le risque de récidive. L’idée de l’association devient alors plus facile à comprendre. L’intismeran montre au système immunitaire ce qu’il doit rechercher. Tandis que le pembrolizumab l’aide à lever certains freins qui limitent son attaque.
Plus de 1 000 patients concernés par l’essai de phase 3
L’enjeu de l’étude INTerpath-001 était justement de savoir si cette combinaison faisait mieux que le pembrolizumab utilisé seul. Selon le registre international ClinicalTrials.gov, cet essai clinique de phase 3 est randomisé. Il est mené en double aveugle, avec placebo et traitement comparateur. Il prévoit l’inclusion d’environ 1 089 participants atteints d’un mélanome à haut risque de stade II à IV.
Les patients concernés avaient subi une résection complète. Autrement dit, l’ablation chirurgicale de leur mélanome. Et ils n’avaient pas reçu auparavant de traitement systémique contre leur cancer. Le 19 août 2026, Moderna et Merck ont annoncé qu’une analyse intermédiaire prédéfinie avait montré une amélioration statistiquement. A la fois significative et cliniquement pertinente sur deux indicateurs essentiels avec l’association intismeran-Keytruda par rapport au Keytruda seul.
- Le premier est la survie sans récidive. C’est le temps pendant lequel le patient reste en vie sans que son cancer ne réapparaisse.
- Le second est la survie sans métastase à distance. En d’autres termes, le temps passé sans que le mélanome ne réapparaisse dans une partie éloignée du corps.
Des résultats encourageants… mais pas encore au point
À ce stade, Moderna et Merck ont annoncé des résultats dits « topline », c’est-à-dire les principales conclusions de l’essai, sans encore publier l’ensemble des données chiffrées de cette phase 3. Les laboratoires n’ont notamment pas encore rendu publics, dans leur annonce du 19 août, les taux précis de récidive dans chacun des groupes. Ni le détail complet des effets indésirables observés.
Les résultats détaillés doivent être présentés lors d’un prochain congrès médical international. Moderna et Merck ont également indiqué vouloir échanger avec les autorités réglementaires en vue de demandes d’autorisation pour l’association. Il serait donc prématuré d’en conclure que ce vaccin thérapeutique est désormais disponible pour les patients. L’intismeran reste, à ce jour, un traitement expérimental.
Mélanome : jusqu’à 59 % de risque de métastase ou de décès en moins
Cette annonce ne tombe toutefois pas de nulle part. L’intismeran avait déjà livré des résultats encourageants lors d’un précédent essai clinique de phase 2b, baptisé KEYNOTE-942. Les résultats initiaux de cette étude randomisée menée auprès de 157 patients atteints d’un mélanome cutané à haut risque de stade IIIB à IV entièrement retiré avaient été publiés en 2024 dans la revue scientifique The Lancet. Les participants avaient reçu soit l’intismeran associé au pembrolizumab, soit le pembrolizumab seul.
Depuis, le recul s’est considérablement allongé. Une analyse à cinq ans publiée en juin 2026 dans le Journal of Clinical Oncology montre que le bénéfice observé perdure. Après un suivi médian planifié d’environ cinq ans, l’association était liée à une réduction de 49 % du risque de récidive ou de décès par rapport au pembrolizumab seul. Le risque de métastase à distance ou de décès était quant à lui réduit de 59 %. Les chercheurs indiquaient également qu’aucun nouveau signal de sécurité n’était apparu au cours de ce suivi.
Attention toutefois : ces pourcentages proviennent de l’essai de phase 2b et ne doivent pas être présentés comme les résultats chiffrés de la nouvelle phase 3. Les chiffres détaillés de cette dernière restent attendus.
Le mélanome, le cancer de la peau le plus redouté
Le mélanome naît dans les mélanocytes, les cellules responsables notamment de la pigmentation de la peau. Il est beaucoup moins fréquent que les carcinomes, mais il est également plus dangereux en raison de sa capacité à produire des métastases. Selon l’Institut national du cancer (INCa), les mélanomes représentent environ 10 % des cancers de la peau.
En France, 17 922 nouveaux cas de mélanome cutané ont été diagnostiqués en 2023. La répartition ? 9 109 chez les hommes et 8 813 chez les femmes, selon les dernières données de l’INCa actualisées en juillet 2026. La même année, 1 904 décès ont été attribués à ce cancer. Bonne nouvelle malgré tout. Lorsqu’il est détecté suffisamment tôt, son pronostic est généralement favorable. L’INCa estime la survie nette standardisée à cinq ans à 93 %, tous stades confondus, pour les personnes diagnostiquées entre 2010 et 2015.
Mais le stade du cancer reste déterminant. Plus un mélanome progresse, plus le risque qu’il atteigne les ganglions ou d’autres organes augmente. C’est précisément pour les patients présentant un risque important de rechute après la chirurgie que de nouveaux traitements adjuvants sont recherchés.
Une nouvelle voie pour les vaccins anticancer à ARNm ?
L’intérêt de cette technologie dépasse d’ailleurs le seul mélanome. Le principe d’un vaccin personnalisé est justement de s’adapter aux caractéristiques particulières de chaque cancer plutôt que de viser une cible identique chez tous les malades. Le défi est immense : il faut analyser la tumeur, sélectionner les mutations jugées les plus pertinentes puis fabriquer un traitement propre à chaque patient.
Mais les résultats obtenus dans le mélanome montrent que cette stratégie n’est plus seulement une piste de laboratoire. Après les résultats à long terme de la phase 2b, le succès annoncé de cette phase 3 représente une nouvelle étape importante. Il reste désormais à connaître les données complètes de l’essai. En question, notamment, l’ampleur exacte du bénéfice, les effets indésirables et les résultats dans les différents groupes de patients. Il faudra ensuite attendre l’évaluation des autorités sanitaires.
À SAVOIR
Un mélanome ne se développe pas forcément à partir d’un grain de beauté déjà présent : il peut aussi apparaître directement sur une peau jusque-là sans lésion. Pour repérer une anomalie, l’Institut national du cancer recommande notamment de surveiller la règle ABCDE : Asymétrie, Bords irréguliers, Couleur non homogène, Diamètre généralement supérieur à 6 mm et surtout Évolution de l’aspect.



