Quand les températures grimpent, on pense d’abord aux coups de chaleur, à la déshydratation ou aux nuits passées à chercher désespérément le côté frais de l’oreiller. Mais notre tête aussi peut souffrir. À mesure que le thermomètre monte, les crises psychiatriques et le risque suicidaire augmentent également. Depuis plusieurs années, les chercheurs constatent notamment davantage de crises psychiatriques et de comportements suicidaires lorsque les températures grimpent. Un phénomène observé dans plusieurs pays, mais aussi en France, où près d’un demi-siècle de données sur les suicides a été analysé.
Cela ne veut évidemment pas dire que la chaleur provoque à elle seule un passage à l’acte. Une crise suicidaire a toujours des causes multiples. En revanche, chez certaines personnes déjà vulnérables, les fortes chaleurs pourraient constituer un facteur aggravant supplémentaire. Et plus le thermomètre monte, plus ce lien apparaît dans les chiffres.
Suicide : un risque qui grimpe avec les températures
Plus de 500 000 suicides étudiés en France
En France, le risque de suicide augmente à mesure que les températures grimpent. Entre les températures les plus basses et les plus élevées observées, le risque relatif de décès par suicide était 54 % plus important du côté des fortes chaleurs. Un effet qui semble très rapide puisque le lien était particulièrement marqué le jour même.
Ce constat repose sur 502 017 suicides enregistrés en France entre 1968 et 2016, analysés par des chercheurs de l’Inserm dans une étude publiée en 2022. Près d’un demi-siècle de données qui fait ressortir une tendance assez singulière. Parmi les 22 grandes causes de décès étudiées, le suicide était la seule dont le risque augmentait de façon régulière avec la température. La chaleur n’est bien sûr qu’un facteur parmi d’autres dans une crise suicidaire. Mais ces données montrent qu’elle peut venir accentuer une vulnérabilité déjà présente, notamment lors des journées les plus chaudes.
Un degré supplémentaire, un risque qui augmente
Et le constat ne s’arrête pas à la France. À l’échelle internationale, chaque degré supplémentaire est associé à une hausse de 1,7 % des suicides, selon une vaste analyse publiée en 2023 dans The Lancet Planetary Health. Les chercheurs ont passé en revue 144 études consacrées aux effets de la température sur la santé mentale. D’autres travaux arrivent quasiment au même résultat. Une méta-analyse publiée en 2021, regroupant 29 études, estimait à 1,6 % la hausse du risque de suicide ou de tentative de suicide pour chaque degré supplémentaire.
Pris séparément, ces pourcentages peuvent paraître modestes. Mais lors d’un épisode de fortes chaleurs, des millions de personnes sont exposées en même temps, parfois pendant plusieurs jours. La température ne suffit évidemment pas à expliquer un passage à l’acte, mais ces résultats renforcent l’idée qu’elle peut peser davantage sur des personnes déjà vulnérables.
Les urgences psychiatriques aussi sensibles aux fortes chaleurs
Les effets de la chaleur sur la santé mentale ne se limitent pas au risque suicidaire. En France, près de 1,2 million de passages aux urgences pour motifs psychiatriques ont été analysés pendant les étés 2015 à 2022. Et certains troubles semblent particulièrement sensibles aux températures élevées. Chez les personnes atteintes de démence, les passages aux urgences augmentaient de 5 à 17 % selon l’intensité de la chaleur. Plusieurs journées très chaudes à la suite pouvaient accentuer le phénomène. Pour les psychoses, les chercheurs ont également observé une hausse de 5 à 7 % après plusieurs jours de fortes températures.
La tendance se retrouve ailleurs. Une vaste analyse de 2023 associait les vagues de chaleur à 9,7 % de passages aux urgences ou d’hospitalisations supplémentaires pour troubles mentaux. Tous ne sont cependant pas touchés de la même façon, et les chercheurs appellent encore à consolider ces résultats.
Mais pourquoi notre cerveau supporte-t-il mal la chaleur ?
Lorsqu’il fait très chaud, notre organisme travaille davantage pour maintenir sa température. On transpire plus, on se déshydrate plus facilement et le sommeil devient souvent plus difficile, notamment lorsque les températures restent élevées pendant la nuit. Et plusieurs mauvaises nuits peuvent finir par laisser des traces. Fatigue, irritabilité, stress, difficultés à se concentrer ou à gérer ses émotions peuvent être accentués par la chaleur. Des effets qui peuvent devenir particulièrement difficiles à supporter chez une personne déjà fragilisée par une dépression, un trouble psychiatrique ou une situation personnelle compliquée.
La chaleur agit aussi directement sur le fonctionnement de l’organisme. Les chercheurs s’intéressent notamment à ses effets sur le système nerveux et les mécanismes qui permettent au cerveau de réguler l’humeur, le stress ou les comportements. Ces pistes restent toutefois encore étudiées et ne permettent pas, aujourd’hui, d’expliquer à elles seules le lien observé avec les comportements suicidaires. Il faut donc plutôt voir les fortes chaleurs comme un facteur aggravant parmi d’autres. Chez une personne vulnérable, la fatigue, le manque de sommeil, l’inconfort physique et le stress provoqués par plusieurs jours de chaleur peuvent venir s’ajouter à des difficultés déjà présentes.
Certains médicaments compliquent aussi l’adaptation à la chaleur
Les fortes chaleurs peuvent aussi poser problème à cause de certains médicaments utilisés en psychiatrie. L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) rappelle notamment que certains neuroleptiques peuvent perturber la façon dont le corps régule sa température. Résultat, l’organisme peut avoir plus de mal à évacuer la chaleur lorsque le thermomètre s’emballe.
D’autres traitements peuvent agir plus indirectement. Certains anxiolytiques ou somnifères diminuent la vigilance, avec davantage de somnolence ou parfois de confusion. Dans ces conditions, une personne peut moins ressentir la soif, moins penser à boire ou réagir moins rapidement aux premiers signes d’un coup de chaleur.
Pas question pour autant d’arrêter son traitement pendant une canicule. Un médicament ne doit jamais être interrompu ou modifié sans avis médical, rappelle l’ANSM. Si les températures deviennent difficiles à supporter ou si des symptômes inhabituels apparaissent, le bon réflexe reste d’en parler à son médecin ou à son pharmacien.
Canicule et santé mentale : un enjeu appelé à prendre de l’ampleur
Avec des épisodes de chaleur de plus en plus fréquents et intenses sous l’effet du changement climatique, la santé mentale pourrait prendre davantage de place dans la prévention des canicules. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle d’ailleurs que les fortes températures peuvent aggraver certains troubles mentaux.
En France, le poids sanitaire de la chaleur est déjà considérable. Entre les étés 2015 et 2024, plus de 155 000 passages aux urgences et 33 000 consultations SOS Médecins ont été enregistrés pour des problèmes directement liés à la chaleur, selon Santé publique France. Coups de chaleur, déshydratations, manque de sodium dans le sang… auxquels s’ajoutent donc des conséquences moins visibles sur la santé mentale. Les bons réflexes restent les plus simples :
- Boire régulièrement,
- garder son logement au frais,
- éviter les efforts aux heures les plus chaudes,
- prendre des nouvelles des personnes fragiles ou isolées.
Lors d’une canicule, demander à un proche comment il va peut compter autant que de vérifier s’il pense à boire. En cas de pensées suicidaires ou d’inquiétude pour un proche, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est accessible gratuitement 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. En cas de danger immédiat, il faut contacter le 15 ou le 112.
À SAVOIR
La chaleur peut aussi favoriser les comportements agressifs. Des études ont observé davantage de disputes, de violences et d’agressions lorsque les températures augmentent.




