Le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie alerte sur une explosion des dépassements d’honoraires chez les médecins spécialistes en France. Dans un rapport publié en juin 2026, l’organisme estime que près de 90 % des spécialistes pourraient pratiquer des tarifs supérieurs aux remboursements de la Sécurité sociale d’ici 2040 si aucune réforme n’est engagée.
Prendre rendez-vous chez un ophtalmologue, un gynécologue ou un chirurgien et découvrir, au moment de payer, qu’il faudra ajouter 40, 60 voire 100 euros de sa poche. Pour beaucoup de Français, cette situation n’a plus rien d’exceptionnel. Depuis plusieurs années, les dépassements d’honoraires progressent dans de nombreuses spécialités médicales. Mais selon le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie (HCAAM), la situation pourrait encore fortement s’aggraver dans les quinze prochaines années.
Dans un rapport publié en juin 2026, cette instance chargée de conseiller les pouvoirs publics sur l’organisation du système de santé estime que les dépassements d’honoraires pourraient dépasser les 10 milliards d’euros par an d’ici 2040, contre environ 4,7 milliards d’euros aujourd’hui. Surtout, si les tendances actuelles se poursuivent, près de 90 % des médecins spécialistes pourraient pratiquer des dépassements d’honoraires.
Dépassement d’honoraires : qu’est-ce que cela signifie exactement ?
En France, les consultations médicales reposent sur un système de tarifs fixés par la Sécurité sociale. C’est ce qu’on appelle le « tarif conventionné ». Lorsqu’un médecin respecte ce tarif, le patient est remboursé selon les règles habituelles de l’Assurance maladie et de sa complémentaire santé. Mais certains médecins sont autorisés à facturer davantage. La différence entre le tarif officiel et le prix réellement demandé correspond au dépassement d’honoraires.
Concrètement, un spécialiste conventionné en secteur 1 applique les tarifs de la Sécurité sociale. À l’inverse, un médecin exerçant en secteur 2 peut fixer librement ses honoraires, à condition qu’ils restent pratiqués avec « tact et mesure », selon les termes de l’Assurance maladie. Et c’est précisément ce secteur 2 qui progresse fortement. Selon le HCAAM, 56 % des médecins spécialistes libéraux exerçaient déjà en secteur 2 en 2024, contre 37 % au début des années 2000. Près de trois quarts des nouveaux spécialistes choisissent aujourd’hui ce mode d’exercice lorsqu’ils s’installent.
Dépassements d’honoraires : mais que se passe-t-il en ce moment ?
Pourquoi les dépassements augmentent-ils autant ?
La hausse des dépassements d’honoraires ne s’explique pas par une seule raison. Plusieurs phénomènes se cumulent. D’abord, de nombreux médecins spécialistes estiment que les tarifs conventionnés ne suffisent plus à couvrir leurs charges. Loyers des cabinets, matériel médical, assurances professionnelles, logiciels, salaires du secrétariat, coût de l’énergie… Les dépenses liées à l’exercice médical ont fortement augmenté ces dernières années.
Le vieillissement de la population joue aussi un rôle important. Les Français vivent plus longtemps et consultent davantage de spécialistes, notamment en cardiologie, ophtalmologie, rhumatologie ou oncologie. Dans certaines disciplines déjà en tension, la demande explose. Certains spécialistes se retrouvent alors en position de forte demande, particulièrement dans les grandes métropoles comme Paris, Lyon, Bordeaux ou Nice. Certaines spécialités sont particulièrement concernées par les dépassements d’honoraires :
- la chirurgie ;
- l’ophtalmologie ;
- l’anesthésie ;
- la gynécologie ;
- l’imagerie médicale.
Dans certaines villes, trouver un spécialiste sans dépassement devient parfois compliqué. Et lorsqu’un rendez-vous sans dépassement existe, les délais d’attente peuvent être nettement plus longs.
Une facture qui pèse de plus en plus sur les patients
Le principal sujet d’inquiétude concerne l’accès aux soins. Car même si les complémentaires santé remboursent une partie des dépassements, tout le monde ne dispose pas d’une mutuelle capable de couvrir des frais élevés. Selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), les personnes aux revenus modestes renoncent davantage à certains soins spécialisés pour des raisons financières.
Les personnes âgées sont particulièrement exposées. Elles consultent plus souvent des spécialistes et accumulent parfois plusieurs rendez-vous médicaux chaque mois. Or le HCAAM souligne que les patients âgés de 70 à 79 ans paient en moyenne beaucoup plus de dépassements d’honoraires que les plus jeunes. Petit à petit, certains experts craignent l’installation d’une médecine à plusieurs vitesses :
- ceux qui peuvent payer accèdent plus facilement à certains spécialistes,
- tandis que les autres repoussent leurs soins ou cherchent des consultations plus éloignées géographiquement.
Et les conséquences peuvent être bien réelles. Retarder un rendez-vous chez un cardiologue, un dermatologue ou un ophtalmologue peut parfois conduire à diagnostiquer certaines maladies plus tardivement.
Les experts redoutent une explosion d’ici 2040
Le scénario présenté par le HCAAM repose sur les tendances actuelles du système de santé français. Selon le rapport, les dépassements d’honoraires augmentent d’environ 5 % par an en euros constants depuis plusieurs années. Si cette dynamique continue, le secteur 2 pourrait devenir quasiment la norme chez les médecins spécialistes.
Autrement dit, les consultations strictement au tarif Sécurité sociale pourraient devenir de plus en plus rares dans certaines disciplines. Le rapport alerte également sur un possible cercle vicieux. Plus les dépassements augmentent, plus les complémentaires santé augmentent leurs cotisations pour rembourser ces frais. Et plus les cotisations augmentent, plus certains Français risquent de renoncer à une couverture santé performante. Au final, c’est l’ensemble du financement des soins qui pourrait devenir plus coûteux pour les ménages.
Les pistes envisagées pour limiter les dépassements
Face à cette progression jugée inquiétante, le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie avance plusieurs solutions pour éviter que les dépassements d’honoraires ne deviennent la norme chez les spécialistes. Parmi les pistes évoquées :
- limiter progressivement l’accès au secteur 2 pour les nouveaux médecins afin de freiner l’extension des consultations aux tarifs libres ;
- renforcer l’OPTAM, l’Option pratique tarifaire maîtrisée, un dispositif qui encourage déjà certains spécialistes à limiter leurs dépassements en échange d’avantages accordés par l’Assurance maladie ;
- revaloriser les tarifs des consultations conventionnées pour rendre le secteur 1 plus attractif et mieux rémunérer les médecins qui appliquent les tarifs de base de la Sécurité sociale.
Mais le sujet reste particulièrement explosif. Les syndicats médicaux rappellent régulièrement que les consultations françaises demeurent moins rémunérées que dans plusieurs pays européens, alors que les charges des cabinets, les contraintes administratives et les difficultés de recrutement continuent d’augmenter.
Un sujet qui touche directement l’avenir du système de santé français
Depuis l’après-guerre, le système de santé français s’est construit autour d’une promesse fondamentale, celle de permettre à chacun d’accéder aux soins quels que soient ses revenus. Or cette logique de solidarité se fragilise progressivement. À mesure que les dépassements augmentent, le reste à charge laissé aux patients devient plus lourd, y compris pour des consultations parfois indispensables. Pour certains Français, consulter un spécialiste ne consiste plus seulement à trouver un rendez-vous rapidement. Il faut aussi vérifier le tarif, comparer les praticiens, regarder ce que rembourse la mutuelle… puis parfois renoncer.
Le rapport du HCAAM ne dit pas que tous les spécialistes pratiqueront demain des honoraires exorbitants. Mais il montre qu’en l’absence de régulation, les consultations aux tarifs strictement encadrés pourraient devenir de plus en plus rares dans certaines disciplines ou dans certaines grandes villes.
À SAVOIR
Les dépassements d’honoraires ne concernent pas seulement les spécialistes. Certains médecins généralistes peuvent aussi pratiquer des tarifs libres, mais cela reste beaucoup plus rare. Selon l’Assurance maladie, seuls environ 12 % des généralistes exerçaient en secteur 2 en 2024, contre plus d’un spécialiste sur deux.








