
Longtemps cantonnée aux débats écologistes, l’éco-anxiété s’invite aujourd’hui dans les conversations quotidiennes. Inquiétude, impuissance, angoisse… le mal-être face à la crise climatique touche désormais des millions de Français. Mais qui en souffre le plus ? Et surtout, pourquoi ? Décryptage.
L’éco-anxiété est un mélange d’angoisse, de tristesse et parfois de colère ressenti face à la dégradation de notre environnement. L’Inserm la définit comme une « inquiétude face aux bouleversements climatiques » qui, bien que réelle, n’est pas une maladie mentale reconnue dans les classifications internationales comme le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, et des troubles psychiatriques le plus récent).
Autrement dit, on ne « souffre » pas d’éco-anxiété comme on souffrirait d’un trouble anxieux généralisé. Il s’agit plutôt d’une réaction émotionnelle à une situation objectivement alarmante.
Dans son étude nationale publiée en avril 2025, l’ADEME et l’Observatoire de l’éco-anxiété (OBSECA) dressent un premier état des lieux chiffré. Sur la population française âgée de 15 à 64 ans, 75 % se déclarent peu ou pas du tout éco-anxieux, 15 % moyennement, 5 % fortement et 5 % très fortement.
Cela représente environ 4,2 millions de personnes en forte ou très forte éco-anxiété, dont environ 420 000 présentent un risque de bascule vers une détresse psychologique durable, comme une dépression réactionnelle ou un trouble anxieux.
L’éco-anxiété : des profils bien identifiés
Les jeunes adultes en première ligne
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’éco-anxiété ne se limite pas aux adolescents militants et idéalistes. L’enquête de l’ADEME montre que les 25-34 ans affichent les niveaux les plus élevés, suivis des 15-24 ans, puis des 50-64 ans. En revanche, les retraités apparaissent comme la catégorie la moins concernée.
Une étude du CNRS-INSHS, menée auprès de 382 étudiants français âgés de 17 à 24 ans, révèle que 62 % d’entre eux se disent inquiets du changement climatique et peinent à se projeter dans l’avenir. Certains doutent même du sens de leurs études ou de leur avenir professionnel, d’autres transforment cette inquiétude en moteur d’engagement.
Ce n’est pas un hasard, ces générations vivent leur entrée dans la vie adulte dans un contexte où l’urgence climatique s’impose comme horizon permanent. Elles sont plus informées, plus sensibilisées, et donc plus vulnérables à l’inquiétude environnementale.
Les femmes davantage touchées
L’ADEME observe un écart notable entre les sexes. Les femmes obtiennent un score moyen d’éco-anxiété de 10,67/39, contre 9,12/39 pour les hommes. Loin d’être une faiblesse, cette différence s’expliquerait par une plus grande sensibilité aux enjeux de santé et d’environnement, mais aussi par des rôles sociaux qui les placent au cœur de la protection du foyer, de l’éducation et du soin.
Historiquement, les femmes sont davantage impliquées dans les comportements éco-responsables (tri, alimentation, consommation raisonnée), mais elles supportent aussi une charge mentale écologique croissante : comment nourrir sainement sa famille, limiter son empreinte carbone, préserver le futur de ses enfants ? Cette conscience aiguë des enjeux rend l’anxiété plus probable.
Les experts rappellent qu’il ne faut pas y voir une fragilité psychologique, mais bien une réaction proportionnée à une menace perçue comme réelle. Les femmes traduisent souvent plus facilement leurs émotions en mots, là où les hommes ont tendance à les intérioriser. L’éco-anxiété féminine est donc aussi plus visible, mais pas forcément plus forte dans le vécu.
L’effet du niveau d’éducation et du lieu de vie
Les personnes diplômées de l’enseignement supérieur (Bac + 3 et plus) apparaissent plus éco-anxieuses que celles qui n’ont pas de diplôme. La corrélation est claire, plus le niveau d’information est élevé, plus la perception du danger climatique l’est aussi.
La géographie joue également. Vivre en grande agglomération, notamment en Île-de-France, expose davantage à l’éco-anxiété. Dans la région parisienne, six habitants sur dix se disent concernés, contre moins d’un sur deux en Normandie ou en Nouvelle-Aquitaine.
À l’inverse, dans les zones rurales, le lien direct à l’environnement favorise parfois un rapport plus pragmatique. L’inquiétude existe, mais elle s’exprime davantage par l’action quotidienne que par l’angoisse abstraite.
Les professions exposées au climat : le cas des agriculteurs
L’étude de l’ADEME et de l’OBSEC, souligne que les agriculteurs figurent parmi les groupes les plus touchés, avec environ 16 % d’entre eux en éco-anxiété forte ou très forte. Ils sont en première ligne face aux conséquences directes du changement climatique :
- sécheresses à répétition,
- inondations,
- perte de récoltes,
- baisse de rendement,
- incertitude économique.
Contrairement aux citadins, leur angoisse n’est pas alimentée par les écrans, mais par la réalité de leurs champs. Pour eux, le dérèglement climatique n’est pas une projection, c’est un quotidien. C’est aussi une atteinte identitaire. Travailler la terre, c’est vivre avec elle, et la voir dépérir engendre un véritable choc psychologique.
Pourquoi eux, et pas les autres ?
L’éco-anxiété n’est pas distribuée au hasard. Elle s’installe là où conscience, vulnérabilité et impuissance se croisent. Chez les jeunes, l’avenir apparaît incertain ; chez les femmes, la charge mentale écologique s’ajoute à celle du quotidien ; chez les diplômés et les urbains, la surinformation peut renforcer le sentiment d’urgence. Les agriculteurs, eux, vivent les conséquences dans leur chair.
Autrement dit, plus on est exposé, informé ou directement affecté, plus le risque augmente. À l’inverse, les publics moins connectés à l’actualité climatique ou moins dépendants de la nature se sentent souvent plus à distance, et donc moins inquiets.
Éco-anxiété : une réaction normale, pas une pathologie
Ressentir de l’éco-anxiété, ce n’est pas être malade. C’est une réaction humaine, logique et proportionnée. Pathologiser cette inquiétude reviendrait à nier la gravité de la crise écologique elle-même.
En revanche, lorsque l’angoisse devient paralysante (insomnies, sentiment d’impuissance, évitement social), un accompagnement psychologique peut être utile.
L’ADEME recommande d’ailleurs de transformer cette énergie négative en engagement positif. S’informer de manière équilibrée, rejoindre des collectifs, agir localement. Car l’action, même modeste, redonne du contrôle et apaise l’anxiété.
À SAVOIR
Une étude internationale publiée dans la revue The Lancet Planetary Health en 2021, menée auprès de 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans 10 pays, dont la France, a montré que 59 % d’entre eux se disent « très inquiets » du changement climatique, et 45 % déclarent que cette inquiétude impacte négativement leur vie quotidienne.







