Le samedi matin, pas de réveil qui sonne. Le petit-déjeuner attendra. Le déjeuner glisse doucement vers 14 heures et le dîner se termine bien plus tard qu’en semaine. Rien de très surprenant jusque-là. Sauf que notre organisme, lui, pourrait être un peu moins enthousiaste face à ce grand chamboulement du week-end. Une équipe de chercheurs de l’Inserm, de l’INRAE, de l’Université Sorbonne Paris Nord, de l’Université Paris Cité et du Cnam s’est intéressée à ce phénomène baptisé « jetlag alimentaire ». Le principe est assez simple. Il correspond au décalage des horaires auxquels nous mangeons entre les jours travaillés et les jours de repos.
Dans leur étude publiée le 1er septembre 2026 dans la revue scientifique Communications Medicine, les chercheurs montrent qu’une plus grande irrégularité des horaires de repas est associée à davantage de maladies cardiovasculaires chez les hommes. Pour chaque heure supplémentaire de décalage, le risque était en moyenne supérieur de 14 % pour l’ensemble des maladies cardiovasculaires et de 21 % pour les maladies coronariennes.
Des résultats qui ne signifient pas qu’un brunch tardif le dimanche conduira tout droit chez le cardiologue. Ils suggèrent en revanche que lorsque ces décalages deviennent importants et se répètent semaine après semaine, notre horloge interne pourrait ne pas vraiment apprécier le voyage.
Le jetlag alimentaire, c’est quoi exactement ?
On connaît bien sûr le jetlag classique, ou décalage horaire, mais aussi le jetlag social, qui désigne le décalage entre notre rythme de sommeil de la semaine et celui du week-end. Le jetlag alimentaire, c’est encore un peu la même histoire, mais cette fois dans l’assiette. Dès que le week-end arrive, nos habitudes peuvent rapidement changer. Pour mesurer ce décalage, les chercheurs ont observé l’heure de la première et de la dernière prise alimentaire de la journée, puis comparé ce rythme entre les jours travaillés et les jours de repos.
Ils ont ainsi distingué trois profils. Ceux qui mangent plus tôt le week-end, ceux qui gardent à peu près les mêmes horaires et ceux qui repoussent leurs repas. Selon l’Inserm, les participants qui avançaient leurs horaires mangeaient en moyenne deux heures plus tôt les jours de repos. À l’inverse, ceux qui les retardaient décalaient leur rythme d’environ 1 h 40. Mais pas de panique pour tous les adeptes du brunch dominical. La grande majorité des participants, 71 %, conservaient finalement des horaires assez proches tout au long de la semaine.
Que se passe-t-il quand nos repas changent d’heure ?
Jetlag alimentaire : plus de 100 000 Français suivis pendant huit ans
Pour comprendre si ces changements d’horaires pouvaient avoir un impact sur la santé, les chercheurs ont analysé les données de 104 806 adultes français suivis dans le cadre de l’étude NutriNet-Santé entre 2009 et 2023. Les participants avaient en moyenne 42,7 ans au début de l’étude et 79 % étaient des femmes. Pendant plusieurs journées, ils ont indiqué ce qu’ils mangeaient et buvaient, mais aussi à quelle heure. Les chercheurs ont ainsi pu comparer leurs horaires de repas entre les jours travaillés et les jours de repos et mesurer leur niveau de jetlag alimentaire.
Les participants ont ensuite été suivis pendant un peu plus de huit ans. Au cours de cette période, 2 368 problèmes cardiovasculaires ont été recensés, dont 1 270 maladies coronariennes, qui touchent les artères du cœur, et 1 098 événements cérébrovasculaires, qui concernent les vaisseaux sanguins du cerveau. Pour s’assurer de la fiabilité de ces données, les chercheurs ont vérifié les problèmes de santé déclarés à partir des dossiers médicaux. Ils les ont également recoupés avec les données de l’Assurance Maladie et celles concernant les causes de décès.
Jusqu’à 21 % de risque supplémentaire par heure chez les hommes
C’est chez les hommes que les résultats sont les plus marqués. Selon l’étude, chaque heure supplémentaire de jetlag alimentaire était associée à une hausse de 14 % du risque de maladie cardiovasculaire et de 21 % du risque de maladie coronarienne. Ces dernières touchent les artères qui alimentent le cœur en sang. Lorsqu’elles se rétrécissent ou se bouchent, elles peuvent notamment provoquer une angine de poitrine ou un infarctus.
Les chercheurs ont aussi comparé les hommes qui gardaient des horaires de repas assez réguliers avec ceux qui les décalaient de plus d’une heure pendant leurs jours de repos. Chez ceux qui mangeaient plus tôt, le risque de maladie coronarienne était 68 % plus élevé. Chez ceux qui mangeaient plus tard, il était 36 % plus élevé. Attention toutefois à ne pas tirer de conclusions trop rapides. Ces résultats montrent une association, pas que décaler ponctuellement son dîner provoque une maladie cardiaque. D’autres facteurs peuvent entrer en jeu et l’étude ne permet pas d’établir un lien direct de cause à effet. Enfin, aucun lien significatif n’a été retrouvé entre l’importance du jetlag alimentaire et les événements cérébrovasculaires, comme les AVC.
Ce n’est pas simplement une question de sommeil ou de malbouffe
Difficile d’étudier les horaires des repas sans regarder le reste. Une personne qui mange à des heures irrégulières peut aussi moins bien dormir, fumer, boire davantage d’alcool, faire moins d’activité physique ou tout simplement avoir une alimentation moins équilibrée. Or, tous ces facteurs peuvent eux aussi avoir un impact sur la santé du cœur. Les chercheurs en ont donc tenu compte dans leurs analyses, tout comme de l’âge, de la situation professionnelle ou encore des antécédents familiaux de maladies cardiovasculaires.
Ils sont même allés plus loin avec plus de 57 000 participants pour lesquels ils disposaient d’informations sur le sommeil. Heure du coucher, durée des nuits et décalage entre semaine et week-end ont également été pris en compte. Malgré tous ces ajustements, le lien entre jetlag alimentaire et risque cardiovasculaire restait présent chez les hommes. Les différences de sommeil ou d’alimentation ne semblent donc pas suffire, à elles seules, à expliquer les résultats observés.
Et chez les femmes ?
Les chercheurs n’ont pas retrouvé de lien significatif entre l’importance du jetlag alimentaire et le risque de maladie cardiovasculaire chez les femmes. L’augmentation observée chez les hommes n’apparaît donc pas dans leurs résultats. Cela ne veut pas dire pour autant que les femmes peuvent décaler leurs repas sans aucune conséquence. L’étude montre simplement que, dans la population étudiée, les chercheurs n’ont pas pu mettre en évidence le même lien que chez les hommes.
Reste maintenant à comprendre pourquoi. Les auteurs avancent plusieurs pistes, notamment des différences biologiques et hormonales entre les sexes, qui pourraient jouer sur le fonctionnement de l’horloge interne et du système cardiovasculaire. Mais à ce stade, aucune explication précise n’est confirmée. Les résultats doivent d’autant plus être approfondis que les femmes étaient largement majoritaires dans l’étude. Elles représentaient 79 % des quelque 104 000 participants. De nouvelles recherches seront donc nécessaires pour comprendre pourquoi cette association apparaît chez les hommes et pas chez les femmes.
Pourquoi notre cœur s’intéresse-t-il à l’heure du dîner ?
Notre organisme fonctionne selon une horloge biologique d’environ 24 heures, appelée rythme circadien. C’est elle qui participe notamment à régler notre sommeil, mais pas seulement. Le métabolisme, certaines hormones et le fonctionnement du cœur suivent eux aussi ce rythme au cours de la journée. Et nos repas participent à donner l’heure à l’organisme. Manger régulièrement à des horaires très différents pourrait donc perturber certains de ces repères et créer un décalage entre notre mode de vie et notre horloge interne.
Les chercheurs rappellent que cette horloge intervient dans plusieurs mécanismes importants pour la santé cardiovasculaire, comme le fonctionnement du muscle cardiaque, le métabolisme ou encore la production d’énergie par les cellules. À force de décaler ses repas, ces rythmes pourraient donc être perturbés.
Faut-il désormais dîner tous les jours à heure fixe ?
Inutile de prendre ses repas à la minute près. L’idée est plutôt de garder des horaires relativement réguliers et d’éviter les gros décalages répétés entre la semaine et le week-end. L’Inserm rappelle d’ailleurs que le rythme des prises alimentaires participe à la synchronisation de nos horloges biologiques.
Autre repère facile à retenir, éviter de dîner juste avant d’aller dormir. Dans son expertise sur la chrononutrition publiée en 2024, l’Anses recommande aux adultes en bonne santé de laisser au moins deux heures entre le dîner et le coucher et de limiter les apports alimentaires importants en soirée. Pas question donc de culpabiliser pour un brunch tardif ou un dîner entre amis. Mais au quotidien, manger à des horaires assez réguliers et éviter les gros repas tard le soir semblent être de bons réflexes.
À SAVOIR
Notre horloge biologique aime la régularité. La lumière, le sommeil, l’activité physique mais aussi les horaires des repas l’aident à rester synchronisée. Des changements fréquents de rythme peuvent donc perturber certains repères de l’organisme, selon l’Inserm.





