Vivre 100 ans est déjà exceptionnel. Atteindre 120 ans relève de l’exploit. Alors 150 ans et plus ? Jusqu’ici, cela ressemblait surtout à un bon scénario de science-fiction. Une étude publiée dans la revue scientifique npj Aging tente d’apporter un élément de réponse en s’intéressant à l’accumulation de mutations dans l’ADN de nos cellules au cours de la vie.
Ces mutations, appelées mutations somatiques, apparaissent progressivement dans les cellules et deviennent plus nombreuses avec l’âge. La plupart sont sans conséquence, mais certaines peuvent perturber le fonctionnement des cellules ou entraîner leur mort. Les chercheurs ont donc construit un modèle théorique dans lequel les autres grands mécanismes responsables du vieillissement seraient éliminés. Résultat, la seule accumulation de ces mutations pourrait limiter la durée de vie médiane à environ 156 ans.
Espérance de vie : 156 ans, vraiment ?
Qu’est-ce qui limite aujourd’hui notre espérance de vie ?
Notre ADN n’est pas totalement figé tout au long de notre vie. Avec les années, de petites modifications, appelées mutations somatiques, apparaissent dans les cellules de notre organisme. Certaines surviennent naturellement, notamment lorsque les cellules copient leur ADN, tandis que d’autres peuvent être favorisées par des facteurs extérieurs comme les rayons UV ou le tabac. Contrairement aux mutations qui touchent les cellules reproductrices, celles-ci restent propres à notre organisme et ne sont pas transmises à nos enfants.
Plus nous vieillissons, plus ces mutations s’accumulent. La grande majorité ne pose aucun problème, mais certaines peuvent finir par perturber le fonctionnement d’une cellule, entraîner sa mort ou parfois contribuer au développement d’un cancer. Et même si la médecine réussissait un jour à neutraliser les autres mécanismes du vieillissement, ces petites erreurs continueraient à s’accumuler dans notre ADN. D’où la question posée par les chercheurs : jusqu’à quel âge notre organisme pourrait-il tenir si ces mutations devenaient, à elles seules, le principal obstacle à notre longévité ?
Jusqu’à quel âge pourrions-nous vivre ?
Les chercheurs n’ont évidemment pas suivi pendant deux siècles une cohorte d’humains particulièrement résistants. Leur travail repose sur une modélisation mathématique destinée à isoler l’effet des mutations somatiques sur la longévité. Ils ont imaginé, en quelque sorte, un humain théorique débarrassé des autres grandes causes biologiques du vieillissement. Dans ce scénario extrêmement artificiel, l’organisme ne subirait plus les autres altérations qui nous font normalement vieillir. Seules subsisteraient les mutations somatiques accumulées dans les cellules au fil du temps.
Sans vieillissement dans leur modèle de référence, les auteurs obtiennent une durée de vie médiane théorique de… 1 759 ans. Un chiffre qui ne doit surtout pas être interprété comme une espérance de vie humainement accessible mais comme un point de comparaison mathématique. Lorsque les chercheurs réintroduisent l’effet des mutations somatiques dans certaines cellules essentielles, cette médiane s’effondre à 156 ans. Autrement dit, même dans un monde où nous aurions réussi à régler une grande partie des problèmes biologiques associés au vieillissement, notre ADN continuerait progressivement à accumuler des erreurs. Et au bout du compte, l’addition pourrait devenir salée.
Tous nos organes ne vieillissent pas de la même façon
Face au vieillissement, nos organes ne sont pas tous logés à la même enseigne. Certains tissus sont capables de se renouveler régulièrement. Lorsqu’une cellule est endommagée ou disparaît, une nouvelle peut prendre sa place. Une capacité qui, selon le modèle des chercheurs, pourrait faire une énorme différence sur notre longévité.
Le foie en est un bon exemple. Ses cellules disposent d’une importante capacité de renouvellement. Dans les conditions très théoriques de l’étude, ce type de tissu pourrait ainsi continuer à fonctionner pendant des milliers d’années, notamment parce que les cellules trop endommagées peuvent progressivement être remplacées.
Le cœur et le cerveau, nos possibles talons d’Achille
La situation est très différente pour le cœur et le cerveau. Les chercheurs se sont notamment intéressés aux neurones et aux cardiomyocytes, les cellules musculaires qui permettent au cœur de se contracter. Ces cellules se divisent peu ou pas et sont donc beaucoup plus difficiles à remplacer lorsqu’elles sont endommagées ou disparaissent.
Avec le temps, les mutations somatiques peuvent alors s’y accumuler. Selon le modèle de l’étude, cette accumulation entraînerait progressivement la perte de cellules jusqu’à compromettre le fonctionnement de ces organes essentiels. Le cœur et le cerveau constitueraient ainsi deux des principaux obstacles à une longévité humaine extrême. Même si la médecine parvenait un jour à neutraliser les autres grands mécanismes du vieillissement, il faudrait donc encore réussir à protéger durablement ces cellules très peu renouvelables pour espérer repousser beaucoup plus loin les limites de la vie humaine.
De 86 ans aujourd’hui à 156 ans demain ? Pas si vite
En France, l’espérance de vie à la naissance atteint aujourd’hui environ 80 ans pour les hommes et 86 ans pour les femmes. Dépasser les 100 ans reste rare, même si les centenaires sont de plus en plus nombreux. Au 1er janvier 2026, ils étaient près de 37 000 en France, selon les données de l’Insee reprises par l’Assurance retraite. Mais plus l’âge avance, plus les rangs s’éclaircissent rapidement. Parmi les retraités du régime général, 31 422 avaient 100 ans ou plus fin 2025, contre seulement 1 923 âgés d’au moins 105 ans. Au-delà de 110 ans, les cas deviennent exceptionnels.
Cette longévité reste par ailleurs très largement féminine puisque 84 % des centenaires du régime général sont des femmes. Leur nombre a beau avoir doublé en quinze ans, les âges envisagés par le modèle des chercheurs restent aujourd’hui sans commune mesure avec la longévité réellement observée. Le record actuel de longévité appartient toujours à la Française Jeanne Calment, née à Arles en 1875 et décédée en 1997 à l’âge de 122 ans et 164 jours, selon le Guinness World Records. Près de trente ans après sa mort, aucun être humain ayant vécu plus longtemps n’a été officiellement authentifié.
Vivre au-delà des limites, est-ce possible ?
Pendant que les chercheurs tentent de déterminer jusqu’où l’être humain pourrait théoriquement prolonger sa vie, certains ont déjà décidé de tester leurs propres limites. C’est le cas de Bryan Johnson, entrepreneur américain devenu célèbre pour son obsession de la longévité. À coups de régime alimentaire strict, d’activité physique, d’analyses médicales et de protocoles expérimentaux, le multimillionnaire consacre depuis plusieurs années une partie considérable de sa fortune à tenter de ralentir son vieillissement. Son objectif affiché est de conserver un organisme aussi jeune que possible et, à terme, repousser la mort.
Sa quête l’a conduit à expérimenter des pratiques beaucoup plus controversées. Il a notamment reçu du plasma sanguin provenant de son fils alors âgé de 17 ans, avant de reconnaître ne pas avoir constaté de bénéfice avec cette expérience. Il a également testé des injections destinées à redonner du volume à son visage, avec des complications importantes rapportées en 2024.
À SAVOIR
Une étude publiée en 2026 dans Science estime que la génétique pourrait expliquer environ 54 % des différences de longévité entre les individus, lorsqu’on ne prend en compte que les décès liés à des causes biologiques et non ceux dus, par exemple, aux accidents ou aux infections.




