Chaque jour, des centaines de milliers de Français avalent un petit comprimé d’aspirine pour protéger leur cœur et leurs artères. Après un infarctus du myocarde, un accident vasculaire cérébral (AVC) ou la pose d’un stent, cette aspirine dite « à faible dose » constitue souvent un traitement de fond indispensable pour éviter qu’un nouvel accident cardiovasculaire ne survienne.
Mais problème, ce lundi 29 juin, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) fait état de fortes tensions d’approvisionnement concernant plusieurs spécialités d’aspirine gastro-résistante dosées à 75 mg et 100 mg, avec un retour à une situation normale qui n’est pas attendu avant début 2027. Une période particulièrement longue qui soulève des interrogations chez les patients concernés. Faut-il craindre une rupture de traitement ? Existe-t-il des alternatives ? Et pourquoi cette aspirine est-elle si importante ?
Une aspirine bien différente de celle contre les maux de tête
Cette alerte ne concerne pas l’aspirine classique vendue comme antidouleur, généralement dosée à 500 mg. Les comprimés actuellement sous tension sont des formes gastro-résistantes à faible dose, contenant 75 mg ou 100 mg d’acide acétylsalicylique. Leur objectif est totalement différent. À ces faibles doses, l’aspirine agit principalement comme antiagrégant plaquettaire. En d’autres termes, elle empêche les plaquettes sanguines de s’agglutiner entre elles et de former un caillot susceptible d’obstruer une artère.
Selon la Haute Autorité de santé (HAS), ce traitement fait partie des médicaments de référence dans la prévention dite « secondaire » des maladies cardiovasculaires, c’est-à-dire chez les personnes ayant déjà présenté un infarctus, un AVC ischémique ou certaines maladies des artères. L’enrobage gastro-résistant permet quant à lui au comprimé de traverser l’estomac avant de se dissoudre dans l’intestin, afin de limiter les irritations gastriques chez certains patients.
Aspirine : pourquoi ces médicaments viennent-ils à manquer ?
À l’origine de cette situation, il ne s’agit pas d’une hausse brutale de la demande, mais de difficultés de fabrication rencontrées par le laboratoire Pfizer, fabricant des spécialités Résitune 75 mg et Résitune 100 mg, indique l’ANSM. Lorsque l’un des principaux fournisseurs d’un médicament est contraint de réduire sa production, les autres laboratoires commercialisant des spécialités équivalentes doivent répondre à une demande plus importante. Cette redistribution des commandes exerce une pression sur leurs propres capacités d’approvisionnement, au point d’entraîner des tensions sur l’ensemble du marché.
Selon l’ANSM, ces difficultés devraient perdurer plusieurs mois. L’autorité sanitaire estime qu’un retour à une situation normale n’est pas attendu avant le début de l’année 2027, ce qui explique la mise en place de mesures exceptionnelles pour garantir la continuité des traitements chez les patients concernés.
Pénurie d’aspirine : que faire si vous êtes concernés ?
Qui est concerné par cette pénurie ?
Cette alerte ne concerne pas l’ensemble des consommateurs d’aspirine. Elle vise essentiellement les personnes qui prennent quotidiennement une aspirine à faible dose (75 ou 100 mg) dans le cadre d’une prévention cardiovasculaire, c’est-à-dire pour réduire le risque de formation de caillots après un premier événement cardiaque ou vasculaire. Sont notamment concernés les patients :
- ayant déjà été victimes d’un infarctus du myocarde ;
- ayant présenté un AVC ischémique ou un accident ischémique transitoire (AIT) ;
- ayant bénéficié de la pose d’un stent coronaire après une obstruction des artères du cœur ;
- atteints de certaines maladies cardiovasculaires ou artérielles nécessitant un traitement antiagrégant plaquettaire au long cours.
En revanche, les aspirines utilisées ponctuellement contre la douleur, la fièvre ou les maux de tête, généralement dosées à 500 mg, ne sont pas concernées par ces tensions d’approvisionnement. Les comprimés visés par l’alerte de l’ANSM répondent à une indication thérapeutique très spécifique et ne peuvent pas être remplacés par une aspirine classique sans avis médical.
Les patients doivent-ils s’inquiéter ?
Non, mais ils ne doivent surtout pas interrompre leur traitement de leur propre initiative. L’aspirine prescrite après un accident cardiovasculaire réduit le risque de récidive. Arrêter brutalement ce médicament, même parce qu’il est difficile à trouver en pharmacie, peut donc exposer certains patients à un risque accru de formation de caillots sanguins.
Les sociétés savantes de cardiologie rappellent depuis plusieurs années que l’observance des traitements antiagrégants constitue un élément essentiel de la prévention des événements cardiovasculaires. Autrement dit, si votre pharmacie ne dispose plus de votre spécialité habituelle, la bonne réaction n’est pas de suspendre le traitement, mais d’en parler immédiatement à votre pharmacien ou à votre médecin.
Des mesures exceptionnelles pour éviter les ruptures de traitement
Face à ces tensions qui pourraient durer plusieurs mois, l’ANSM a instauré des mesures dérogatoires pour sécuriser l’accès au traitement des patients. Depuis le 29 juin, les pharmaciens peuvent, à titre exceptionnel, remplacer la spécialité prescrite par une autre spécialité d’aspirine gastro-résistante dosée à 75 mg ou 100 mg, même si ces médicaments ne font pas officiellement partie du même groupe générique. L’objectif est double :
- éviter les ruptures de traitement chez les patients à risque cardiovasculaire
- et mieux répartir les stocks disponibles entre les différentes pharmacies du territoire.
En pratique, un patient ne devrait donc pas repartir sans solution si son médicament habituel est indisponible. L’ANSM appelle également les médecins et les pharmaciens à adopter une gestion raisonnée des stocks. Les spécialités concernées doivent être réservées en priorité aux patients pour lesquels elles sont indispensables, tandis que des alternatives thérapeutiques peuvent être envisagées, lorsque la situation clinique le permet, en concertation avec le prescripteur.
Pourquoi cette petite dose est-elle aussi efficace ?
À la différence de l’aspirine utilisée contre la douleur ou la fièvre, les comprimés dosés à 75 ou 100 mg n’agissent pas comme un antidouleur. Il cible les plaquettes sanguines, dont ils limitent la capacité à former des caillots. L’acide acétylsalicylique inhibe de manière irréversible une enzyme présente dans les plaquettes sanguines, appelée cyclo-oxygénase-1 (COX-1). Cette action bloque la production de thromboxane A₂, une molécule qui favorise l’agrégation des plaquettes, première étape de la formation d’un caillot.
Or, les plaquettes ne possèdent pas de noyau et sont incapables de fabriquer une nouvelle enzyme pour compenser cette inhibition. L’effet de l’aspirine persiste donc pendant toute la durée de vie des plaquettes, soit environ sept à dix jours. Une prise quotidienne permet ainsi de neutraliser en continu les nouvelles plaquettes produites par l’organisme et de maintenir une protection efficace contre la formation de caillots susceptibles d’obstruer une artère du cœur ou du cerveau.
Que faire si votre pharmacie est en rupture ?
L’ANSM invite les patients à adopter quelques réflexes simples. Si votre pharmacie ne peut pas délivrer votre médicament habituel :
- ne stoppez jamais votre traitement sans avis médical ;
- demandez au pharmacien si une spécialité équivalente peut vous être délivrée dans le cadre des mesures exceptionnelles prévues par l’ANSM ;
- si nécessaire, contactez votre médecin afin d’adapter temporairement votre prescription.
Dans la grande majorité des situations, une solution peut être trouvée sans interrompre le traitement. Cette nouvelle tension d’approvisionnement rappelle, une fois encore, la fragilité de certaines chaînes de production du médicament.
À SAVOIR
L’aspirine est l’un des plus anciens médicaments encore utilisés. Son histoire remonte à l’Antiquité, lorsque l’écorce de saule était déjà employée pour soulager la douleur et la fièvre. Après les premiers travaux scientifiques menés au XVIIIᵉ siècle sur ses propriétés, l’acide acétylsalicylique, le principe actif de l’aspirine, a été synthétisé à la fin du XIXᵉ siècle, avant d’être commercialisé en 1899.




