Dans les cours de récré comme sur les écrans, quelque chose se fissure. En France, tandis que pouvoirs publics et experts multiplient les alertes, les chiffres de dépression, d’anxiété et d’idées suicidaires chez les jeunes grimpent inexorablement. Mais pourquoi nos jeunes adultes vont-ils si mal ? Et que révèle vraiment ce malaise qui s’étend à toute une génération ?
Un jeune sur deux en souffrance psychique ? Nous n’en sommes plus très loin. Depuis la crise sanitaire liée au COVID-19, les courbes de la dépression, de l’anxiété ou des pensées suicidaires ne cessent de grimper chez les 18-24 ans.
Mais réduire cette dégradation à la pandémie serait une erreur, la souffrance psychique des jeunes s’inscrit dans un paysage social, scolaire, numérique et institutionnel en pleine transformation, où les fragilités personnelles se mêlent à des tensions collectives.
Selon une enquête Odoxa/Mutualité française, 55 % des 18-24 ans déclarent avoir déjà été confrontés à un problème de santé mentale dans leur vie quotidienne, et 23 % reconnaissent ne pas réussir à prendre soin de leur équilibre psychique. Ces difficultés ne se résument pas à un vague mal-être mais s’incarnent dans la fatigue chronique, l’anxiété, les troubles du sommeil, les tensions relationnelles… et parfois des idées noires.
En Île-de-France, une série d’études menées entre 2022 et 2024 montre que la proportion de jeunes présentant des signes de dépression est passée de 38 % à 48 %, et celle d’anxiété de 29 % à 39 %. Plus alarmant encore, 30 % des jeunes interrogés déclarent avoir eu des pensées suicidaires durant l’année écoulée.
La tendance se confirme chez les adolescents. À 17 ans, 9,5 % présentaient des symptômes anxio-dépressifs sévères en 2022, contre 4,5 % en 2017, et 18 % déclaraient avoir eu des pensées suicidaires dans l’année, contre 11 % cinq ans plus tôt. Alors le malaise ne fait pas que persister, il s’intensifie et quelque chose a changé dans le quotidien émotionnel et social des jeunes Français.
Santé mentale : l’adolescence n’est pas une maladie, mais…
Avoir une bonne santé mentale ne veut pas dire être épargné par les doutes, les peurs ou les coups de mou. Cela signifie plutôt réussir, dans l’ensemble, à s’adapter aux aléas de la vie, à gérer le stress, à avancer dans ses études ou son travail et à entretenir des relations satisfaisantes. Quand une personne tombe dans une dépression, développe une anxiété envahissante ou traverse des pensées suicidaires, ce n’est plus un simple passage difficile. Ces signaux traduisent un déséquilibre profond, un état où les ressources internes ne suffisent plus.
- hormones en révolution,
- quête d’identité,
- pression scolaire,
- relations sociales en mouvement,
- attentes sociales fortes.
Aucun de ces facteurs n’est anodin lorsqu’il s’agit de santé mentale. Mais quand ces défis ordinaires se superposent à des pressions sociales inédites (compétition scolaire accrue, précarisation économique, explosion des usages numériques) la barre peut vite être trop haute.
Les facteurs qui pèsent sur l’esprit des jeunes
Le numérique et les réseaux sociaux : l’autre mal du siècle
Difficile aujourd’hui de parler de santé mentale des jeunes sans évoquer le rôle des écrans. Les réseaux sociaux façonnent désormais leurs relations, leur rapport à eux-mêmes et au monde, parfois jusqu’à l’excès. Et les données internationales montrent que cette transformation n’est pas sans conséquences.
Selon un rapport du Bureau régional de l’OMS pour l’Europe, la part d’adolescents présentant un usage problématique des médias sociaux (celui qui perturbe le sommeil, l’humeur, l’attention ou les interactions sociales) est passée de 7 % en 2018 à 11 % en 2022.
Et les signaux d’alerte ne s’arrêtent pas là. Selon leurs simulations d’une étude de modélisation publiée dans PLOS Medicine, un usage excessif des réseaux sociaux pourrait contribuer à plusieurs centaines de milliers de cas supplémentaires de dépression chez les adolescents français, et à près de 800 suicides (projections mathématiques).
Au-delà des statistiques, la mécanique sous-jacente est connue :
- comparaison sociale permanente,
- exposition à des contenus anxiogènes,
- cyberharcèlement,
- recherche de validation,
- algorithmes accentuant les spirales émotionnelles,
- perturbation du sommeil.
Autant de facteurs capables d’amplifier les fragilités existantes ou d’en créer de nouvelles, surtout chez des adolescents en pleine construction identitaire.
Pressions scolaires, insécurité économique
À l’école comme dans les premiers pas vers la vie active, le niveau d’exigence auquel sont confrontés les jeunes a changé. L’accès à l’enseignement supérieur s’est durci, la compétition scolaire s’intensifie dès le collège, et les parcours deviennent de plus en plus sélectifs. À cela s’ajoute une insertion professionnelle marquée par la précarité, des emplois instables, des stages sous-payés, et un avenir économique difficile à anticiper.
Pour beaucoup, cette pression diffuse se transforme en charge mentale permanente. Les attentes des parents, de la société, mais aussi celles que les jeunes imposent eux-mêmes, deviennent autant de rappels quotidiens qu’il faut « réussir », « performer », « ne pas décevoir ».
Dans ce contexte, l’absence de perspectives claires ou de sécurité matérielle alimente un sentiment d’urgence, une peur de « décrocher », voire de ne jamais rattraper la marche. Et plus insidieusement encore, elle nourrit cette impression intime de ne pas être à la hauteur, un terreau bien connu de l’anxiété et du repli sur soi.
La pandémie de COVID-19 : accélérateur, pas cause unique
Difficile d’ignorer l’impact du COVID-19 sur la santé mentale des jeunes. La crise a agi comme un véritable révélateur, amplifiant des vulnérabilités qui existaient déjà. Les confinements successifs, l’isolement forcé, la fermeture des écoles et l’arrêt brutal des interactions sociales ont profondément bousculé les repères des adolescents et des jeunes adultes.
Chez les 18-24 ans, les symptômes anxieux et dépressifs ont continué à augmenter après la fin des confinements, preuve que l’effet ne s’est pas évaporé avec le retour à une vie normale. Les professionnels de santé mentale parlent d’un « effet retard » et d’une « génération sacrifiée ». La crise sanitaire a perturbé des trajectoires psychologiques, scolaires et sociales déjà fragiles, et la reprise n’a pas été homogène pour tout le monde.
Mais les chercheurs soulignent surtout que la détérioration de la santé mentale des jeunes avait commencé avant la pandémie. Le COVID-19 n’a donc pas créé le malaise, il l’a exacerbé.
Une augmentation des recours aux soins… mais un système en tension
On pourrait penser qu’à mesure que les troubles psychiques augmentent, l’accès aux soins suit. Hélas, ce n’est pas si simple. Les consultations en santé mentale, les hospitalisations et les prescriptions de psychotropes ont notablement augmenté chez les jeunes en France entre 2016 et 2023.
Mais cette montée de la demande met à rude épreuve un système déjà fragilisé. Les délais pour rencontrer un spécialiste, comme un psychiatre ou un psychologue, peuvent être longs, voire décourageants pour des familles en souffrance.
La France manque de professionnels formés en pédopsychiatrie et en prise en charge ambulatoire spécialisée, surtout hors des grandes métropoles. Une pénurie qui s’ajoute à des inégalités territoriales déjà criantes.
Le suicide : le symptôme le plus grave d’un malaise profond
Chez les 15-29 ans, le suicide reste l’une des premières causes de mortalité, en Europe comme dans le monde. En France, les signaux d’alerte se multiplient. Les services d’urgences pédiatriques rapportent une augmentation nette des gestes suicidaires chez les 11-17 ans, avec, dans certains relevés, une hausse de 70 % en un seul mois en 2024.
Une progression fulgurante, qui ne peut être attribuée à un simple effet statistique. Elle témoigne d’un basculement dans la gravité, d’un passage à l’acte qui survient lorsque les ressources psychiques sont dépassées.
Les adolescents sont en rupture, les familles sont désemparées, les enseignants et les soignants sont confrontés à l’urgence, et surtout la souffrance est souvent silencieuse, parfois imperceptible jusqu’au dernier moment.
Jeunes en souffrance : un rapport propose dix mesures d’urgence
Un récent rapport parlementaire sur la santé mentale des mineurs (Assemblée nationale, 2025), destiné aux pouvoirs publics, souligne « l’urgence à agir » pour rendre le système plus lisible, réduire les inégalités d’accès et mieux accompagner les familles. Plusieurs instances et groupes d’experts ont formulé dix mesures d’urgence, pensées comme un socle pour améliorer rapidement la situation.
Ces dix actions couvrent un large spectre d’enjeux considérés comme prioritaires :
- repérer plus tôt les jeunes en souffrance, notamment dans les écoles et les lieux de première ligne ;
- renforcer les équipes spécialisées en santé mentale, en particulier en pédopsychiatrie ;
- accélérer l’accès aux soins psychologiques, en simplifiant les parcours et en réduisant les délais ;
- mieux coordonner les acteurs du soin, du social et de l’éducation, pour éviter les ruptures de prise en charge ;
- développer des actions de prévention adaptées aux environnements scolaires, familiaux et numériques.
Ces mesures, qui s’inscrivent dans une logique d’action immédiate, visent à répondre aux besoins les plus urgents : offrir une aide accessible, réduire les zones sous-dotées, soutenir les professionnels déjà saturés, et créer des passerelles entre les différents services pour que plus aucun jeune ne reste sans solution.
À SAVOIR
Selon l’OMS, la moitié des troubles psychiques débutent avant 14 ans et 75 % avant 24 ans. Pourtant, une large part de ces troubles n’est ni repérée ni prise en charge à temps, laissant s’installer des difficultés qui pourraient souvent être atténuées par une intervention précoce.








