Des cultures qui grillent sur pied, des prairies qui jaunissent et des animaux pour lesquels il faut parfois trouver de quoi boire et manger. Pour les agriculteurs français, l’été 2026 n’a pas été de tout repos. Après plusieurs mois de fortes chaleurs, de sécheresse et d’incendies, le gouvernement a décidé de sortir l’artillerie lourde. Ce vendredi 4 septembre, la ministre de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire, Annie Genevard, a annoncé un plan exceptionnel de plus d’un milliard d’euros.
“Le pays a un double impératif devant lui : indemniser les pertes pour éviter des faillites et relancer la production agricole”, a-t-elle déclaré lors de sa conférence de presse. Baptisé CASI, pour « Climat, Adaptation, Sécheresse, Incendies », ce plan doit donc à la fois apporter rapidement de l’argent aux exploitations touchées. Il doit aussi permettre aux agriculteurs de préparer la suite. Car une fois la récolte perdue, encore faut-il pouvoir acheter des semences, nourrir les animaux et préparer la prochaine saison.
Santé environnementale : l’été de tous les dangers
Un été particulièrement difficile pour l’agriculture
L’été 2026 a cumulé les difficultés. Selon le ministère de la Transition écologique, la France a connu une sécheresse « précoce et sévère ». Crise climatique provoquée notamment par un printemps relativement peu arrosé, un déficit marqué de précipitations en avril et les épisodes caniculaires successifs de mai, juin, juillet et août. Les conséquences ont rapidement dépassé le simple jaunissement des pelouses. La baisse de l’humidité des sols et des débits des cours d’eau a affecté l’agriculture. Mais également les écosystèmes et certaines activités économiques.
Pour les cultures, le mécanisme est assez simple. Une plante a besoin de l’eau contenue dans le sol pour pousser. Lorsque cette réserve diminue trop fortement, son développement ralentit et son rendement peut chuter. On parle alors de « sécheresse agricole ». Selon l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), elle correspond à un manque d’eau disponible dans le sol pour les plantes. Elle peut toucher directement les productions végétales. Et, par ricochet, l’élevage lorsque les prairies et les cultures destinées à nourrir les animaux produisent moins. Et chaleur et sécheresse font plutôt bon ménage, dans le mauvais sens du terme. INRAE explique que les températures élevées accentuent l’assèchement des sols. En retour, un sol très sec favorise davantage l’échauffement de l’air.
L’eau, le nerf de la guerre
Cet été l’a rappelé de manière spectaculaire, l’eau a été réclamée sur tous les fronts. Pour irriguer les cultures et abreuver les animaux, bien sûr, mais aussi pour faire face aux incendies qui ont frappé le pays. En Gironde, le gigantesque feu parti de Saumos le 22 juillet a parcouru 42 000 hectares, selon les services de l’État. De quoi mobiliser jusqu’à 2 500 sapeurs-pompiers et d’importants moyens terrestres et aériens. Dans le même temps, le département faisait face à une situation hydrologique dégradée, avec des cours d’eau en forte baisse et des restrictions d’usage.
Mais sans eau, pas d’agriculture. Problème, avec le changement climatique, les cultures risquent justement d’en avoir davantage besoin au moment où la ressource devient moins disponible. Selon INRAE, l’irrigation représente actuellement entre 7 et 12 % des prélèvements d’eau en France. Mais environ 60 % de la consommation d’eau. La différence entre les deux notions est importante. Un prélèvement correspond à l’eau retirée d’une rivière, d’une nappe ou d’une retenue. Une partie peut ensuite retourner dans le milieu naturel. L’eau consommée par l’irrigation, elle, est principalement absorbée par les plantes ou évaporée et n’est donc pas immédiatement restituée.
La pression est surtout forte en été. Dans certaines régions méditerranéennes et du Sud-Ouest, l’irrigation peut représenter jusqu’à 90 % de la consommation d’eau pendant la période estivale, selon INRAE. Et c’est précisément à cette période que les rivières et les nappes sont les plus sollicitées. Agriculture, eau potable, lutte contre les incendies, activités économiques et préservation des milieux naturels doivent alors composer avec une même ressource qui se raréfie. Difficile donc de résumer le problème à « irriguer ou ne pas irriguer ». L’enjeu est plutôt de déterminer où, quand, comment et pour quels besoins utiliser cette eau devenue particulièrement précieuse..
Eau potable, agriculture, écosystèmes, il faut partager
Les agriculteurs ne sont évidemment pas les seuls à avoir besoin d’eau. Les ménages, les industries, la production d’énergie et les milieux naturels dépendent eux aussi de cette ressource. En période de sécheresse, cette cohabitation devient plus délicate. Lorsque les niveaux deviennent trop faibles, les préfets peuvent mettre en place différents degrés de restrictions, de la vigilance jusqu’au niveau de crise. INRAE rappelle qu’en situation de sécheresse, la priorité est notamment donnée à la santé, à la sécurité civile, à l’approvisionnement en eau potable et à la préservation des écosystèmes aquatiques.
La quantité disponible n’est d’ailleurs pas le seul problème. La qualité de l’eau peut également être affectée. Lorsque le débit d’un cours d’eau diminue fortement, certains polluants peuvent être davantage concentrés. L’INRAE souligne ainsi que les conséquences d’une sécheresse hydrologique peuvent être aggravées par cette concentration, susceptible de dégrader la qualité de l’eau. De quoi rappeler que la question agricole ne s’arrête pas aux limites des champs. La façon dont nous utilisons et préservons l’eau concerne aussi les milieux naturels et, plus largement, les ressources dont dépend la population.
Plan CASI : comment se répartit le milliard d’euros annoncé ?
850 millions d’euros pour indemniser et soulager les agriculteurs
Face à l’ampleur des dégâts, le gouvernement sort donc le chéquier. Sur le milliard d’euros annoncé, plus de 850 millions seront consacrés à indemniser les pertes et à alléger les charges des agriculteurs. Dans le détail, le principal volet repose sur 520 millions d’euros mobilisés au titre de l’Indemnisation de solidarité nationale. Un dispositif destiné à couvrir une partie des pertes importantes provoquées par les aléas climatiques. Pour les exploitants assurés, les acomptes pouvant être versés ont été relevés de 70 à 80 % du montant prévisionnel de l’indemnisation afin d’accélérer l’arrivée de trésorerie.
Le gouvernement prévoit également 30 millions d’euros au titre du régime des calamités agricoles pour certaines pertes non assurables. À ces indemnisations s’ajoutent plus de 300 millions d’euros de dégrèvements de taxe foncière sur les propriétés non bâties. Dégrèvements qui pourront être décidés localement. Ces aides n’auront pas à être remboursées par les agriculteurs. Et pour l’heure, le gouvernement n’a pas annoncé de nouvel impôt destiné spécifiquement à financer ce plan. Les Jeunes Agriculteurs proposent toutefois la création d’une contribution exceptionnelle, inspirée de l’« impôt sécheresse » instauré en France en 1976. Une piste qui ne figure pas dans le dispositif gouvernemental annoncé le 4 septembre.
235 millions d’euros pour relancer la production
C’est l’autre difficulté. Une exploitation peut être indemnisée pour ce qu’elle vient de perdre tout en restant incapable de financer ce dont elle aura besoin demain. Le plan prévoit donc un fonds de réarmement agricole de 235 millions d’euros, piloté par les préfets. Il doit notamment permettre aux agriculteurs d’acheter des fourrages et des aliments pour leurs animaux, mais aussi des semences, des plants et d’autres produits nécessaires à la reprise de la production.
Une partie de l’enveloppe doit également soutenir les exploitations touchées par les incendies. Le gouvernement prolonge par ailleurs plusieurs dispositifs existants, notamment les aides concernant les engrais azotés et le gazole non routier agricole utilisé par les engins agricoles. La Mutualité sociale agricole doit enfin disposer de moyens supplémentaires pour accompagner les exploitants en difficulté et permettre, dans certaines situations, des reports de cotisations.
Peut-on rendre les cultures moins gourmandes en eau ?
Le milliard permettra de réparer une partie des dégâts. Il ne réglera toutefois pas le problème à lui seul. Dans une analyse publiée le 20 août 2026, quatre chercheurs d’INRAE rappellent que plusieurs leviers peuvent être actionnés pour rendre l’agriculture moins vulnérable aux étés secs. Le premier consiste à choisir des espèces et des variétés capables de mieux supporter le manque d’eau. Toutes les plantes n’ont pas les mêmes besoins et ne réagissent pas de la même façon à la sécheresse.
Les pratiques agricoles peuvent également jouer un rôle. Laisser une couverture végétale entre deux cultures, par exemple, permet de protéger le sol et de limiter une partie de l’évaporation. Ces végétaux apportent aussi de la matière organique qui peut améliorer la structure du sol et sa capacité à retenir l’eau. Les rotations de cultures, qui consistent à ne pas cultiver systématiquement la même plante au même endroit, peuvent elles aussi favoriser la vie du sol et améliorer progressivement sa structure. L’idée n’est évidemment pas de transformer un champ en réserve d’eau magique. Mais chaque litre conservé plus longtemps dans le sol est potentiellement un litre dont la culture pourra profiter lorsque la pluie se fera attendre.
L’agriculture va devoir apprendre à produire autrement
L’irrigation restera indispensable pour certaines cultures et certains territoires. Mais INRAE estime que l’adaptation doit être pensée beaucoup plus largement, en combinant choix des cultures, amélioration variétale, pratiques agricoles et optimisation de l’irrigation. La question touche finalement à l’ensemble de notre système alimentaire. Selon l’institut de recherche, les sécheresses, canicules, inondations et autres événements climatiques extrêmes peuvent lourdement affecter les productions agricoles et fragiliser la sécurité alimentaire à l’échelle mondiale.
En France, il ne s’agit pas d’annoncer des pénuries alimentaires à chaque été sec. Le système alimentaire repose sur de nombreuses productions, différents territoires et des échanges internationaux. Mais la répétition des épisodes extrêmes oblige à réfléchir à la manière dont nous produirons demain. Pour la suite, le chantier sera autrement plus vaste. Adapter les cultures, préserver les sols, mieux utiliser l’eau et continuer à produire suffisamment sans épuiser une ressource déjà sous tension. Car indemniser les dégâts d’une sécheresse est une chose. Être mieux préparé à la suivante en est une autre.
À SAVOIR
Après une longue sécheresse, une grosse pluie ne règle pas forcément le problème. Un sol très sec peut devenir temporairement hydrophobe, c’est-à-dire repousser une partie de l’eau au lieu de l’absorber. Selon INRAE, cette dégradation de l’infiltration peut favoriser le ruissellement et l’érosion lors du retour des pluies. Résultat, après des semaines à attendre l’eau, une partie peut repartir presque aussitôt au lieu de pénétrer dans le sol.





