Une infirmière qui travaille de nuit, sans savoir que cela peut dérégler son rythme circadien et augmenter le risque de cancer.
Selon l'Anses, le travail de nuit concerne davantage certains secteurs très féminisés, notamment la santé et l’aide à la personne. © Freepik/DCStudio

Infirmières, aides-soignantes, agentes de sécurité, hôtesses d’accueil dans les transports… En France, des millions de personnes travaillent lorsque les autres dorment. Et depuis plusieurs années, la science s’interroge sur le travail de nuit etr son impact sur le développement de certains cancers, notamment celui du sein. Le point.

Travailler la nuit n’est pas une exception marginale. En France, près d’un salarié sur dix est concerné. Selon la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares, 2023), environ 3,5 millions de personnes exercent régulièrement la nuit, dont une proportion importante dans les secteurs de la santé, du transport, de la sécurité ou encore de l’industrie.

Parmi elles, de nombreuses femmes. Les métiers du soin (infirmières, aides-soignantes, sages-femmes) fonctionnent en continu, 24 heures sur 24. Les équipes se relaient donc jour et nuit.

Depuis une quinzaine d’années, cette organisation du travail suscite des interrogations croissantes chez les chercheurs. Plusieurs études suggèrent que le travail nocturne pourrait augmenter le risque de cancer du sein.

En 2019, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC/IARC), l’agence spécialisée de l’OMS, a classé le travail de nuit impliquant une perturbation du rythme circadien comme « probablement cancérogène pour l’être humain » (groupe 2A). Cette classification signifie que les preuves sont solides chez l’animal et limitées mais crédibles chez l’humain.

Le corps appartient à un rythme précis 

Le corps humain fonctionne selon un rythme interne d’environ 24 heures appelé rythme circadien. Il régule une multitude de fonctions : 

  • sommeil, 
  • température corporelle, 
  • sécrétions hormonales, 
  • métabolisme, 
  • activité immunitaire.

Cette horloge centrale se situe dans une petite région du cerveau appelée noyau suprachiasmatique, sensible à la lumière. En journée, la lumière stimule l’organisme et maintient l’éveil. À la tombée de la nuit, le cerveau libère une hormone clé : la mélatonine. Souvent surnommée « hormone du sommeil », elle prépare l’organisme au repos. Mais son rôle ne s’arrête pas là.

Quand la lumière de la nuit perturbe la mélatonine

Selon l’Institut national du cancer (INCa), la mélatonine intervient également dans plusieurs mécanismes biologiques, notamment :

  • la régulation du système immunitaire
  • la protection des cellules contre le stress oxydatif
  • la régulation de certaines hormones impliquées dans la croissance cellulaire

Lorsque l’on travaille la nuit, ces rythmes naturels sont bouleversés. L’exposition à la lumière artificielle au moment où l’organisme devrait être plongé dans l’obscurité peut freiner la production de mélatonine.

Et c’est là que les scientifiques soupçonnent un possible impact sur le risque de cancer.

Le cancer du sein est le cancer le plus fréquent chez les femmes en France. Selon Santé publique France et l’Inca, environ 61 000 nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année. La plupart des facteurs de risque sont aujourd’hui bien identifiés : 

  • âge, 
  • facteurs hormonaux, 
  • antécédents familiaux, 
  • consommation d’alcool, 
  • surpoids, 
  • sédentarité

Le travail de nuit pourrait s’ajouter à cette liste. La raison tient à la dimension hormonale du cancer du sein. Beaucoup de ces cancers sont en effet sensibles aux hormones, notamment aux œstrogènes. Or plusieurs recherches suggèrent que le dérèglement du rythme circadien pourrait influencer ces hormones.

Selon une synthèse publiée dans la revue scientifique Environmental Health Perspectives (2016), la suppression de la mélatonine pourrait favoriser l’activité des œstrogènes et modifier certains mécanismes de prolifération cellulaire.

Des études menées chez les infirmières

Les premières alertes sont venues d’études menées chez les infirmières. Les célèbres Nurses’ Health Studies, grandes cohortes de recherche américaines lancées dans les années 1970 et suivies pendant plusieurs décennies, ont permis d’observer les effets du travail de nuit sur la santé.

Dans une analyse publiée en 2013 dans la revue Occupational and Environmental Medicine, les chercheurs ont observé que les femmes ayant travaillé de nuit pendant plus de 20 ans présentaient un risque légèrement plus élevé de cancer du sein par rapport à celles n’ayant jamais travaillé la nuit.

D’autres études menées en Europe ont retrouvé des résultats comparables, bien que variables selon les méthodologies. Selon une expertise collective de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, les données scientifiques suggèrent une association possible entre travail de nuit prolongé et cancer du sein, même si l’ampleur exacte du risque reste difficile à quantifier. La prudence reste donc de mise.

Travail de nuit : une question de durée et d’intensité

Un point revient régulièrement dans les recherches : la durée d’exposition. Les études qui mettent en évidence un risque concernent le plus souvent des carrières marquées par de nombreuses années de travail nocturne, parfois plus de vingt ans.

Autrement dit, quelques gardes de nuit occasionnelles ne suffisent pas à modifier significativement le risque. Les scientifiques évoquent plusieurs facteurs susceptibles d’amplifier les effets du travail nocturne :

  • le nombre d’années de travail de nuit
  • la fréquence des gardes nocturnes
  • l’alternance rapide jour-nuit
  • l’exposition à la lumière pendant la nuit
  • la qualité du sommeil en journée

Plus le rythme circadien est perturbé de façon durable, plus les effets potentiels sur la santé pourraient être importants.

Certaines études n’ont pas retrouvé d’association claire entre travail de nuit et cancer du sein. Les chercheurs soulignent plusieurs difficultés méthodologiques. Par exemple :

  • les habitudes de vie peuvent varier selon les professions (tabac, alimentation, activité physique)
  • il est difficile de mesurer précisément l’exposition à la lumière nocturne
  • les parcours professionnels peuvent évoluer au fil du temps

Selon l’Anses, les données disponibles restent hétérogènes, mais elles convergent vers l’idée que le travail de nuit constitue un facteur de risque plausible. C’est pour cette raison que plusieurs institutions internationales recommandent de limiter l’exposition prolongée à ce type d’organisation du travail.

La question dépasse largement le seul secteur hospitalier. Les travailleurs de nuit sont présents dans de nombreux domaines essentiels au fonctionnement de la société : transports, énergie, logistique, industrie, sécurité.

Or le travail nocturne est déjà associé à plusieurs problèmes de santé. Selon l’Inserm, les études montrent que le travail de nuit peut favoriser :

Ces effets s’expliquent en grande partie par le désalignement entre les rythmes biologiques et les horaires de travail. Dormir le jour reste en effet moins réparateur que dormir la nuit, car l’organisme est naturellement programmé pour l’éveil à ce moment-là.

Selon l’Anses, plusieurs pistes peuvent permettre de limiter les effets du travail nocturne :

  • éviter les rotations trop rapides entre jour et nuit
  • favoriser des périodes de repos suffisantes
  • améliorer les conditions d’éclairage sur les lieux de travail
  • proposer un suivi médical adapté
  • limiter le nombre d’années passées en travail de nuit

Pour les femmes travaillant de nuit, les spécialistes rappellent également l’importance du dépistage du cancer du sein. En France, le programme national de dépistage organisé recommande une mammographie tous les deux ans entre 50 et 74 ans, selon Santé publique France.

À SAVOIR

En France, 80 % des cancers du sein surviennent après 50 ans, selon l’Institut national du cancer (INCa). C’est pourquoi le programme national de dépistage organisé propose aux femmes de 50 à 74 ans une mammographie gratuite tous les deux ans afin de détecter la maladie le plus tôt possible.

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Marie Briel
Journaliste Ma Santé. Après un début de carrière en communication, Marie s’est tournée vers sa véritable voie, le journalisme. Au sein du groupe Ma Santé, elle se spécialise dans le domaine de l'information médicale pour rendre le jargon de la santé (parfois complexe) accessible à tous.

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