Cancers liés au travail : des milliers de cas passeraient encore sous les radars

le 2 octobre 2026 à 17h09
Un homme épuisé au travail, exposé à des facteurs de risque de cancer.
Le travail tard le soir et de nuit peut constituer un facteur de risque de certains cancers. © Magnific
Amiante, silice, pesticides, fumées de diesel… Le travail peut parfois laisser des traces bien après la retraite. Dans leur rapport, des chercheurs du CNRS alertent sur la forte sous-reconnaissance des cancers d’origine professionnelle en France. Instructif.
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Selon un rapport de chercheurs du CNRS, de l’Université Sorbonne Paris-Nord et d’Avignon Université, des milliers de cancers pourraient être liés au travail chaque année en France sans jamais être reconnus comme tels. Car, derrière un cancer du poumon, de la vessie ou encore du sang peut parfois se cacher une exposition professionnelle vieille de plusieurs décennies. En cause, amiante, silice, pesticides, benzène, poussières de bois ou encore fumées de diesel. Un lien qui reste pourtant difficile à établir une fois la maladie déclarée.

Dans ce rapport instructif, les chercheurs alertent ainsi sur la forte sous-estimation des cancers d’origine professionnelle en France. Sur les 433 136 nouveaux cas de cancer estimés en France métropolitaine en 2023, entre 4 et 8 % pourraient être liés au travail. Soit environ 17 000 à 34 000 cas par an.

Pourtant, moins de 1 800 cancers sont reconnus chaque année comme maladies professionnelles par la Sécurité sociale. Un décalage considérable qui s’explique notamment par des expositions difficiles à retracer. Mais aussi des cancers qui peuvent apparaître des décennies plus tard et des patients qui ne font pas toujours le rapprochement avec leur ancien métier. Quand il faut remonter vingt, trente ou quarante ans en arrière pour retrouver un produit respiré ou manipulé au travail, l’enquête peut rapidement se compliquer !

Cancers professionnels : des expositions difficiles à retracer

Amiante, silice, diesel… quand le travail expose à des cancérogènes

Un cancer professionnel est un cancer dont l’apparition est liée à une exposition survenue dans le cadre du travail. Et les substances concernées ne se limitent pas à l’amiante. Poussières de bois ou de silice cristalline, benzène, fumées et gaz d’échappement de moteurs diesel, certains métaux ou pesticides… De nombreux agents auxquels certains travailleurs peuvent être exposés sont susceptibles d’augmenter le risque de cancer. Des agents physiques, comme les rayonnements ionisants ou ultraviolets, peuvent également entrer en jeu.

Les secteurs concernés sont eux aussi très variés. En premier lieu, le bâtiment et les travaux publics, la métallurgie, l’industrie chimique ou pétrolière. Mais le travail du bois et l’agriculture font aussi partie des activités où ces risques peuvent être rencontrés. Les laboratoires, la maintenance ou encore le nettoyage ne sont pas épargnés. Et l’exposition n’est pas marginale.

Selon la dernière enquête Sumer, 11 % des salariés, soit environ 2,7 à 2,8 millions de personnes, étaient exposés à au moins un produit chimique cancérogène dans leur travail. Les gaz d’échappement diesel, les huiles minérales, les poussières de bois et la silice cristalline figurent parmi les expositions les plus fréquemment relevées.

Un cancer peut apparaître 10, 20 ou même 40 ans après

Certains cancers peuvent apparaître 10, 20, voire 40 ans après l’exposition. Imaginez alors le travail de reconstitution. Il faut parfois revenir plusieurs décennies en arrière. Un véritable travail d’enquête pour retrouver les différents métiers exercés, les ateliers fréquentés, les produits manipulés, les poussières respirées ou les procédés utilisés. Entre-temps, l’entreprise a pu fermer. Le salarié a pu changer plusieurs fois de métier. Les produits employés disparaître du marché.

À cela s’ajoute une autre difficulté. Le cancer est généralement une maladie multifactorielle. Un même patient peut avoir été exposé au tabac, à une pollution environnementale. Et, parallèlement, à un cancérogène au travail. Ces facteurs peuvent se cumuler. Or, il n’est pas toujours possible d’attribuer simplement la maladie à une cause unique. C’est notamment pour cette raison que les chercheurs pointent un problème de traçabilité. Il n’existe pas, à l’échelle nationale, de dispositif retraçant systématiquement l’ensemble des expositions professionnelles aux cancérogènes tout au long d’une carrière.

Près de 90 % des malades étudiés avaient été exposés à un cancérogène au travail

Pour retrouver des expositions parfois vieilles de plusieurs décennies, deux programmes ont choisi de remonter le fil de la carrière des patients. Le Giscop 93, créé en Seine-Saint-Denis en 2002, et le Giscope 84, lancé dans le Vaucluse en 2017, reconstituent avec chaque malade les différents métiers exercés, les postes occupés et les produits auxquels il a pu être exposé. Ce travail minutieux mobilise des médecins, sociologues, ingénieurs, chimistes, ergonomes, toxicologues et spécialistes de la prévention. L’objectif est de repérer des expositions professionnelles. Expositions qui, sans cette enquête, pourraient facilement passer inaperçues.

Et elles sont loin d’être rares. Parmi les patients étudiés par ces dispositifs, près de 90 % avaient été exposés à au moins un cancérogène au cours de leur vie professionnelle. Environ la moitié avait même été confrontée à plusieurs substances cancérogènes, en même temps ou à différentes périodes de leur carrière.

Cela dit, ces chiffres doivent être interprétés avec prudence. Les programmes suivent des patients atteints de cancers bien précis. Notamment des cancers du poumon et des voies urinaires en Seine-Saint-Denis et des cancers du sang dans le Vaucluse. Les 90 % ne peuvent donc pas être généralisés à l’ensemble des personnes atteintes d’un cancer en France.

Mais cette recherche approfondie des expositions change concrètement la donne pour les malades concernés. Après examen de leur parcours, entre 49 et 57 % des patients étudiés ont été orientés vers une démarche de reconnaissance en maladie professionnelle.

Pourquoi si peu de cancers sont-ils reconnus comme maladies professionnelles ?

Le tableaux des maladies professionnelles ne les intègre pas encore 

En France, la reconnaissance repose notamment sur des tableaux de maladies professionnelles. Ils associent une maladie à certaines expositions et conditions de travail. En cause, différents critères comme les activités exercées ou le délai entre l’exposition et la prise en charge. Lorsque les conditions prévues sont réunies, le lien avec le travail bénéficie d’une présomption d’origine professionnelle. Mais la réalité d’une carrière professionnelle ne rentre pas toujours proprement dans une case.

Les chercheurs du CNRS soulignent notamment que le système fonctionne largement substance par substance. Alors que de nombreux travailleurs ont été exposés à plusieurs cancérogènes au cours de leur vie. Pour plusieurs cancers étudiés, une partie importante des cas attribuables à une exposition professionnelle n’aboutissait pas à une reconnaissance en maladie professionnelle.

Lorsqu’une maladie ou une situation d’exposition ne correspond pas aux conditions d’un tableau, une reconnaissance peut néanmoins être recherchée par une autre voie. Un examen du dossier par un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP). La démarche devient alors plus complexe pour le patient. À cela s’ajoute le non-recours. Certains malades ignorent tout simplement qu’un cancer peut avoir un rapport avec un métier exercé trente ans auparavant. Ou qu’une demande de reconnaissance est possible.

Les femmes encore moins visibles

Chez les femmes, les cancers liés au travail passent encore plus facilement sous les radars. Elles ne représentent que 4 % des cancers reconnus comme maladies professionnelles, selon les données reprises par les chercheurs du CNRS. Un chiffre qui ne signifie pas qu’elles sont peu exposées aux cancérogènes dans leur travail. Mais plutôt que ces expositions restent moins bien identifiées et reconnues.

Une partie du problème vient de l’histoire de la recherche. Les cancers professionnels ont longtemps été étudiés dans des secteurs majoritairement masculins, comme le bâtiment ou l’industrie. À l’inverse, les risques rencontrés dans des métiers davantage exercés par des femmes ont été moins étudiés. Ils sont donc moins visibles aujourd’hui. Le parcours professionnel peut aussi compliquer les démarches. Temps partiel, interruptions de carrière ou emplois successifs rendent parfois plus difficile la reconstitution précise des expositions. Et ce, alors que leur durée peut compter dans la reconnaissance d’une maladie professionnelle.

Plusieurs travaux scientifiques se sont notamment penchés sur le lien entre certaines expositions au travail et le risque de développer un cancer du sein. Pourtant, il n’existe aujourd’hui aucun tableau de maladie professionnelle permettant de reconnaître ce cancer comme lié au travail. Un manque qui pourrait contribuer à sous-estimer encore davantage les cancers d’origine professionnelle chez les femmes.

À SAVOIR 

En France, les personnes qui ont été exposées à certains agents cancérogènes pendant leur carrière peuvent bénéficier d’un suivi médical post-professionnel, notamment après une exposition à l’amiante. Ce dispositif peut être pris en charge par l’Assurance Maladie. Il vise à dépister plus tôt d’éventuelles maladies qui apparaîtraient plusieurs années après l’exposition.

Image de Pascal Auclair
Pascal Auclair
Enfant des radios locales, aujourd'hui homme de médias, il fait partager son expertise de la santé sur les supports print, web et TV du groupe Ma Santé AuRA.

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