Ils étaient 110 à tendre leur bras pour une prise de sang. Français, Belges, Allemands, Italiens, Espagnols, Danois, Finlandais, Croates et Luxembourgeois. Et chez tous, sans exception, les analyses ont retrouvé la même substance. De l’acide trifluoroacétique, plus simplement appelé TFA. Les résultats de cette campagne exploratoire de biosurveillance commandés par le groupe des Verts/ALE au Parlement européen, attirent l’attention sur ce membre encore assez méconnu de la grande famille des PFAS. Neuf PFAS étaient recherchés dans le sérum des participants. Dont quatre substances à chaîne longue déjà particulièrement surveillées et cinq PFAS à chaîne ultracourte.
Le résultat concernant le TFA est particulièrement frappant. Sa concentration médiane atteignait 21,22 nanogrammes par millilitre de sang, avec des valeurs allant de 4,67 à 58,35 ng/ml. Il était présent à des niveaux environ quatre à cinq fois supérieurs à ceux des quatre PFAS à chaîne longue étudiés réunis. Il représentait ainsi l’essentiel des PFAS mesurés chez ces volontaires.
Le TFA, ce petit PFAS qui se retrouve un peu partout
Le TFA, ou acide trifluoroacétique, appartient à la grande famille des PFAS. Ces milliers de substances chimiques fluorées souvent surnommées « polluants éternels » tant elles persistent longtemps dans l’environnement. Il en est même l’un des plus petits représentants. Sa particularité est qu’il peut être directement utilisé par l’industrie, mais aussi se former lors de la dégradation d’autres substances fluorées. Certains pesticides, gaz réfrigérants ou médicaments peuvent ainsi finir par produire du TFA. Et une fois dans la nature, difficile de s’en débarrasser.
Très soluble dans l’eau et particulièrement persistant, le TFA voyage facilement. On peut ainsi le retrouver dans les rivières, les nappes souterraines, les sols. Mais aussi dans les cultures et certains aliments. Son comportement diffère toutefois de celui de certains PFAS à longue chaîne. PFAS connus pour s’accumuler durablement dans l’organisme. Avec le TFA, l’inquiétude vient surtout de sa présence généralisée dans l’environnement. Présence qui peut nous y exposer de façon répétée, notamment par l’eau et l’alimentation. Et la France est loin d’être épargnée.
En France, du TFA retrouvé dans 92 % des eaux analysées
Une vaste campagne nationale menée par l’Anses donne une idée de l’ampleur du phénomène dans nos ressources en eau. Dans les eaux brutes analysées, c’est-à-dire avant traitement pour produire de l’eau potable, le TFA a été quantifié dans 92 % des échantillons. La concentration médiane atteignait 810 nanogrammes par litre. Tandis que la valeur la plus élevée montait jusqu’à 20 000 ng/L, soit 20 microgrammes par litre.
Sa présence dans le sang des volontaires européens ne tombe donc pas vraiment du ciel. Le TFA est déjà largement présent dans notre environnement. La surveillance commence d’ailleurs à se renforcer. Depuis janvier 2026, la France recherche obligatoirement 20 PFAS dans l’eau potable dans le cadre du contrôle sanitaire réalisé par les Agences régionales de santé. Le TFA ne fait pas encore partie de cette liste réglementaire de 20 substances. Un décret français prévoit cependant de l’ajouter au contrôle sanitaire à partir du 1er janvier 2027, avec un autre PFAS, le 6:2 FTSA.
Mais avoir du TFA dans le sang est-il dangereux ?
Problème, on ne sait pas encore précisément quel risque représente une concentration donnée de TFA dans le sang humain. Il n’existe actuellement pas de valeur sanitaire de référence permettant de prendre un résultat sanguin individuel. Et donc de conclure qu’en dessous de telle concentration, tout va bien et qu’au-dessus un danger apparaît. Les auteurs de l’étude européenne le précisent eux-mêmes. Cela ne signifie pas pour autant que le TFA soit considéré comme anodin.
En juillet 2026, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a réévalué sa toxicité à partir de 170 études et documents scientifiques. Les données disponibles, principalement expérimentales, ont mis en évidence des effets sur le développement. Des conséquences sont aussi redoutées sur la reproduction et les hormones thyroïdiennes, ces dernières constituant l’effet le plus sensible retenu pour établir la nouvelle valeur de référence.
L’EFSA a donc abaissé la dose journalière admissible de TFA. En clair, il s’agit de la quantité qu’une personne peut théoriquement ingérer quotidiennement tout au long de sa vie sans risque appréciable attendu pour sa santé. Ce seuil concerne toutefois l’exposition alimentaire, pas directement la concentration retrouvée dans une prise de sang. Comparer brutalement les deux chiffres n’aurait donc pas de sens.
Des effets possibles, mais encore beaucoup d’inconnues
Les connaissances progressent, mais plusieurs pièces du puzzle manquent encore. L’EFSA souligne notamment l’absence d’études de cancérogénicité à long terme suffisamment exploitables pour son évaluation. Et le peu de données concernant certains effets sur le système immunitaire au cours du développement. Autrement dit, retrouver du TFA dans son sang ne signifie pas que l’on va développer une maladie. Une mesure de contamination renseigne d’abord sur une exposition. Elle ne permet pas, à elle seule, de prédire les conséquences pour la santé d’une personne.
Jusqu’ici, le TFA a beaucoup été recherché dans l’eau et l’environnement, nettement moins dans le sang humain. Les quelques études disponibles montrent pourtant qu’il peut bien s’y retrouver. Des travaux antérieurs avaient ainsi détecté du TFA dans 97 % des prélèvements sanguins de 252 adultes en Chine, avec une concentration médiane de 8,5 ng/ml. Une autre étude réalisée en Caroline du Nord avait retrouvé une médiane de 17 ng/ml. Avec ses 21,22 ng/ml, la campagne européenne se situe donc à un niveau particulièrement élevé parmi les données humaines publiées jusqu’à présent.
À SAVOIR
Le TFA s’invite aussi dans nos verres de vin. Une étude publiée fin 2025 a analysé des bouteilles conservées depuis 1946 dans une même exploitation allemande. Aucun TFA n’était détectable dans les millésimes antérieurs à 1970, puis les concentrations ont progressivement augmenté, avec une nette accélération à partir de 2010. Dans les vins récents étudiés à travers le monde, elles atteignaient jusqu’à 620 µg/L. Une sorte d’archive liquide de la progression de ce polluant dans notre environnement.




