Chaque année en France, des milliers de personnes découvrent qu’elles souffrent d’une maladie rénale chronique. Cette affection, souvent silencieuse au début, évolue progressivement et peut conduire, dans les cas les plus graves, à la dialyse ou à une greffe de rein. Mais ses conséquences ne s’arrêtent pas aux reins. Les chercheurs savent aujourd’hui que lorsque ces organes ne filtrent plus correctement le sang, c’est tout l’organisme qui peut être fragilisé, y compris le cerveau.
Dans un article publié dans The Conversation, le néphrologue Mickaël Bobot, enseignant-chercheur à Aix-Marseille Université et praticien hospitalier à l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM), explique que les personnes atteintes de maladie rénale chronique présentent davantage de troubles de la mémoire, de difficultés de concentration, d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) et de démence que le reste de la population. Des complications qui deviennent plus fréquentes à mesure que la fonction des reins se dégrade et qui rappellent qu’une maladie rénale est bien plus qu’un simple problème de reins.
Les reins et le cerveau, deux organes plus liés qu’on ne l’imagine
À première vue, les reins et le cerveau semblent n’avoir aucun rapport. Les premiers filtrent le sang pour éliminer les déchets et régulent l’équilibre en eau, en sels minéraux et en hormones. Le second contrôle nos pensées, nos mouvements, notre mémoire et nos émotions. Pourtant, ces deux organes partagent plusieurs caractéristiques biologiques. Tous deux sont traversés par un réseau extrêmement dense de petits vaisseaux sanguins, particulièrement sensibles aux variations de la pression artérielle et aux maladies cardiovasculaires. Lorsque ces minuscules vaisseaux s’abîment, les conséquences peuvent se faire sentir aussi bien dans les reins que dans le cerveau.
La maladie rénale chronique touche environ 10 % de la population mondiale selon les données de l’organisation internationale Kidney Disease: Improving Global Outcomes (KDIGO). En France, elle reste largement sous-diagnostiquée, car elle évolue souvent pendant plusieurs années sans provoquer de symptômes évidents.
Pourquoi la maladie rénale finit-elle par atteindre le cerveau ?
Lorsque les reins perdent leur capacité de filtration, certaines substances normalement éliminées s’accumulent dans le sang. Ces « toxines urémiques » peuvent avoir des effets délétères sur le système nerveux. Parallèlement, la maladie rénale chronique favorise une inflammation persistante dans tout l’organisme ainsi qu’un stress oxydant, c’est-à-dire une production excessive de molécules capables d’endommager les cellules. Ces deux phénomènes accélèrent le vieillissement des vaisseaux sanguins et des tissus cérébraux.
Aussi, plusieurs travaux montrent que la maladie rénale peut altérer la barrière hémato-encéphalique. Cette membrane très sélective agit comme un filtre entre le sang et le cerveau. Son rôle est d’empêcher les substances potentiellement toxiques de pénétrer dans le tissu cérébral. Lorsqu’elle devient plus perméable, certaines molécules inflammatoires ou toxiques pourraient franchir cette protection et contribuer aux lésions neurologiques. Selon la Société francophone de néphrologie, dialyse et transplantation (SFNDT), ces différents mécanismes expliquent en partie pourquoi les atteintes cognitives sont particulièrement fréquentes chez les personnes souffrant d’insuffisance rénale.
Maladie rénale : quelles sont les conséquences sur le cerveau ?
Des troubles de la mémoire qui apparaissent parfois bien avant la dialyse
Il n’est pas nécessaire d’être dialysé pour voir apparaître des troubles cognitifs. Les recherches montrent que les difficultés peuvent débuter dès les premiers stades de la maladie rénale chronique. Elles concernent principalement les fonctions dites « exécutives » :
- planifier une tâche,
- organiser ses idées,
- rester concentré,
- traiter rapidement une information.
Certaines personnes rapportent également des oublis plus fréquents, une baisse de l’attention ou une sensation de ralentissement intellectuel. Ces symptômes restent souvent discrets et peuvent être attribués, à tort, au vieillissement, à la fatigue ou au stress. Au fil de la progression de la maladie, ces difficultés ont toutefois tendance à s’accentuer.
Jusqu’à 70 % des patients dialysés présentent des troubles cognitifs
C’est chez les patients nécessitant une dialyse que l’impact sur le cerveau est le plus marqué. Selon les études citées par Mickaël Bobot, jusqu’à 70 % des personnes dialysées présentent une atteinte cognitive, à des degrés variables. Certaines souffrent principalement de troubles de la mémoire ou de l’attention, tandis que d’autres développent des déficits plus importants pouvant compromettre leur autonomie.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette fréquence élevée. Les patients dialysés présentent souvent d’autres maladies cardiovasculaires, comme l’hypertension artérielle ou le diabète, qui augmentent elles aussi le risque de lésions cérébrales. Les variations de pression artérielle pouvant survenir pendant les séances de dialyse sont également étudiées pour leur impact potentiel sur la perfusion du cerveau. Ces troubles cognitifs compliquent parfois la prise en charge médicale. Ils peuvent rendre plus difficile le suivi des traitements, le respect des recommandations alimentaires ou encore l’organisation des soins au quotidien.
Un risque plus élevé d’AVC et de démence
Les conséquences neurologiques ne se limitent pas aux troubles de la mémoire. Selon de nombreuses études épidémiologiques, les personnes atteintes de maladie rénale chronique présentent également un risque plus élevé d’accident vasculaire cérébral (AVC). L’atteinte des petits vaisseaux, l’hypertension artérielle, les anomalies de la coagulation et l’inflammation chronique participent à cette augmentation du risque.
Les chercheurs observent également une fréquence plus importante des maladies neurodégénératives, notamment certaines formes de démence. Les mécanismes précis restent encore à l’étude, mais plusieurs équipes de recherche estiment que les lésions vasculaires et l’inflammation chronique pourraient accélérer le vieillissement cérébral.
La greffe rénale peut améliorer certaines fonctions cérébrales
Cette atteinte du cerveau n’est pas forcément irréversible. Après une transplantation rénale réussie, certaines capacités cognitives peuvent s’améliorer. La mémoire, l’attention ou la rapidité de traitement de l’information progressent souvent dans les mois qui suivent la greffe, probablement grâce à la disparition des toxines accumulées dans le sang et à une meilleure stabilité physiologique.
Les spécialistes soulignent toutefois que toutes les fonctions ne retrouvent pas nécessairement leur niveau antérieur. Lorsque des lésions vasculaires se sont installées depuis longtemps, une partie des séquelles peut persister.
Mieux dépister les troubles cognitifs chez les patients rénaux
Pour les néphrologues, ces découvertes changent progressivement la façon de prendre en charge la maladie rénale chronique. Pendant longtemps, le suivi reposait essentiellement sur l’évolution de la fonction rénale et la prévention des complications cardiovasculaires. Désormais, de plus en plus de spécialistes plaident pour un dépistage plus systématique des troubles cognitifs, notamment chez les personnes âgées et chez les patients sous dialyse.
Repérer précocement ces difficultés permet d’adapter les explications données au patient, d’impliquer davantage les proches lorsque cela est nécessaire et de mieux organiser les traitements. Au-delà des soins, cette approche rappelle une réalité souvent méconnue : les reins et le cerveau entretiennent un dialogue permanent. Lorsqu’un organe souffre, l’autre peut finir par en payer le prix. Une raison supplémentaire de ne pas considérer la maladie rénale chronique comme une simple affaire de filtration du sang, mais comme une maladie qui concerne l’ensemble de l’organisme.
À SAVOIR
La présence de protéines dans les urines ne renseigne pas seulement sur l’état des reins. Plusieurs études ont montré que l’albuminurie, c’est-à-dire la présence anormale d’albumine dans les urines, est également associée à un risque plus élevé de déclin cognitif et de démence.




