Le cadmium, métal lourd, est naturellement présent dans la croûte terrestre. Le problème, c’est que les activités humaines en rajoutent. C’est notamment le cas de certains engrais phosphatés, fabriqués à partir de roches qui peuvent naturellement contenir du cadmium. Une fois l’engrais répandu, le métal peut rester dans le sol, s’y accumuler et être absorbé par les plantes. Céréales, pommes de terre ou légumes peuvent alors devenir, à des degrés variables, des portes d’entrée vers notre alimentation.
C’est précisément sur ce chemin que le gouvernement veut agir. Dès le 1er janvier 2027, la quantité maximale de cadmium autorisée dans les engrais phosphatés sera abaissée. La limite passera de 90 à 60 mg/kg en 2027, puis à 40 mg/kg en 2028 et enfin à 20 mg/kg en 2030. L’objectif est de réduire progressivement la quantité de ce métal toxique répandue dans les champs. Objectif ? Eviter qu’il ne s’accumule davantage dans les sols et ne finisse dans notre alimentation.
Pourquoi retrouve-t-on du cadmium dans les engrais ?
Pour pousser, les plantes ont notamment besoin de phosphore. Les agriculteurs utilisent donc des engrais fabriqués à partir de roches riches en phosphore. Problème, ces roches contiennent naturellement du cadmium, en quantité plus ou moins importante. Lorsque ces engrais sont répandus dans les champs, le cadmium qu’ils contiennent se retrouve dans la terre. Et contrairement à d’autres substances, ce métal ne disparaît pas facilement. Il peut donc s’accumuler dans les sols au fil des années. Puis, être absorbé par les plantes cultivées.
Pour freiner cette accumulation, les autorités sanitaires recommandent depuis plusieurs années de réduire fortement la quantité de cadmium apportée aux terres agricoles. L’objectif à terme est de descendre à 20 mg de cadmium par kilo dans les engrais phosphatés et de limiter au maximum les quantités répandues dans les champs. La baisse se fera progressivement. Dès 2027, les agriculteurs ne pourront pas apporter plus de 3 grammes de cadmium par hectare et par an avec ces engrais. Un seuil qui doit ensuite être encore abaissé pour se rapprocher des recommandations sanitaires.
Cadmium : les Français sont particulièrement exposés
L’étude nationale Esteban, menée par Santé publique France entre 2014 et 2016, en avait retrouvé dans les urines de toutes les personnes testées, adultes comme enfants. Les niveaux mesurés en France étaient également plus élevés que dans la plupart des autres pays européens et nord-américains disposant de données comparables.
Chez les adultes, la situation s’était même dégradée par rapport à la précédente enquête nationale réalisée en 2006-2007. Et on ne parle pas seulement de quelques traces. Près d’un adulte sur deux présentait un niveau de cadmium supérieur à la valeur considérée comme préoccupante pour la santé par l’Anses.
Les enfants sont particulièrement surveillés. De précédents travaux français sur l’exposition par l’alimentation avaient estimé que le risque lié au cadmium ne pouvait pas être écarté chez 15 % des enfants, contre moins de 1 % des adultes. En cause notamment ? Des aliments très courants et consommés régulièrement, comme les pommes de terre, le pain et les autres produits à base de céréales.
Alimentation, tabac… comment sommes-nous exposés au cadmium ?
Du pain, des pommes de terre… et même des céréales du petit-déjeuner
Pas besoin de consommer un aliment particulièrement exotique pour être exposé. Pour les non-fumeurs, l’alimentation constitue la principale voie d’exposition au cadmium. Le métal peut se retrouver à faibles doses dans de nombreux produits consommés régulièrement. Les céréales, les légumes et les racines féculentes peuvent notamment en contenir. Les mollusques et les crustacés ont, eux, la capacité d’en accumuler davantage. L’Organisation mondiale de la santé rappelle d’ailleurs que le cadmium s’accumule particulièrement facilement chez certains organismes marins.
L’étude Esteban apporte une illustration assez parlante. Chez les enfants, une consommation plus importante de céréales au petit-déjeuner était associée à une imprégnation plus élevée. Chez les adultes, la consommation de coquillages et de crustacés ressortait également parmi les facteurs associés à des niveaux supérieurs. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut bannir pain, pommes de terre ou céréales de la cuisine. Le problème sanitaire tient surtout à une exposition répétée et cumulée dans le temps, via plusieurs sources.
Le tabac en rajoute une couche
Il existe d’ailleurs une autre source importante de cadmium qui ne vient pas de l’assiette : la cigarette. Le tabac accumule lui aussi le métal présent dans les sols. Lorsqu’il est fumé, une partie du cadmium est inhalée. Dans l’étude Esteban, les fumeurs présentaient ainsi une imprégnation supérieure de plus de 50 % à celle observée chez les non-fumeurs.
L’alimentation reste la principale voie d’exposition de la population générale hors tabagisme et exposition professionnelle, mais la cigarette peut donc sensiblement augmenter la dose accumulée dans l’organisme.
Pourquoi le cadmium inquiète-t-il autant ?
Il s’agit d’un toxique cumulatif. Les effets du cadmium sur le corps dépendent notamment de la quantité qui s’accumule dans l’organisme au fil des années. Les reins font partie des organes particulièrement sensibles. Une exposition chronique peut également affecter le système osseux. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) mentionne des effets toxiques sur les reins, le squelette et le système respiratoire.
Le cadmium est aussi classé comme cancérogène pour l’être humain, groupe 1, par le Centre international de recherche sur le cancer. Cette classification signifie qu’il existe suffisamment d’éléments scientifiques pour établir sa capacité à provoquer des cancers chez l’être humain. Attention, elle ne signifie pas que toute exposition, même minime, provoquera un cancer. Les données historiques les plus solides concernent notamment des expositions importantes, en particulier professionnelles et par inhalation.
Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour réduire l’exposition ?
L’Anses recommande depuis plusieurs années de réduire les apports agricoles de cadmium et a réaffirmé en 2021, puis dans un avis complété en février 2026, la nécessité de mieux contrôler les matières fertilisantes.
Mais abaisser le seuil ne consiste pas simplement à changer un chiffre sur une étiquette. La France importe la totalité de son phosphore minéral et les ressources disponibles en phosphates naturellement pauvres en cadmium sont limitées. Un durcissement rapide des normes peut donc avoir des conséquences sur l’approvisionnement et le prix des engrais pour les agriculteurs. C’est l’une des raisons pour lesquelles les pouvoirs publics ont longtemps cherché un compromis entre impératif sanitaire, contraintes agricoles et sécurité d’approvisionnement.
Le calendrier s’est d’ailleurs nettement accéléré ces derniers mois. En mai 2026, il envisageait encore d’attendre 2038 pour atteindre le niveau le plus bas de cadmium dans les engrais. Avec les nouvelles mesures annoncées le 5 octobre, cet objectif devra finalement être atteint dès 2030, soit huit ans plus tôt que prévu.
Les effets ne seront pas immédiats dans nos assiettes
Le métal déjà accumulé dans les terres agricoles peut y rester pendant de nombreuses années et continuer à passer dans les plantes que nous consommons. La nouvelle réglementation permettra surtout d’éviter d’en ajouter toujours plus dans les sols. Elle ne réglera donc pas tout, d’autant que les aliments cultivés à l’étranger et importés en France ne sont pas directement concernés par ces nouvelles règles. Pour réduire davantage notre exposition, plusieurs pistes sont envisagées :
- adapter certaines pratiques agricoles pour limiter le passage du cadmium de la terre vers les cultures ;
- privilégier des variétés de plantes qui absorbent moins ce métal ;
- mieux surveiller les produits utilisés pour fertiliser les champs et les substances indésirables qu’ils peuvent contenir.
Car le cadmium n’est pas le seul polluant dans le viseur. Les nouvelles règles doivent également renforcer le contrôle d’autres métaux, de certains polluants chimiques, des plastiques et de microbes potentiellement dangereux présents dans les produits épandus sur les terres agricoles.
À SAVOIR
Une fois entré dans notre organisme, le cadmium peut y rester plusieurs dizaines d’années. Sa demi-vie biologique est estimée entre 10 et 30 ans, notamment parce qu’il s’accumule dans les reins et le foie.



