Le saviez-vous ? Le microbiote intestinal ne s’occupe pas uniquement de notre digestion. Certaines bactéries présentes dans l’intestin sont aussi capables d’agir sur les œstrogènes et d’influencer leur retour dans la circulation sanguine. Or, ces hormones peuvent stimuler la croissance de certains cancers hormonodépendants, notamment du sein. Plusieurs études explorent désormais les liens entre microbiote, œstrogènes, développement du cancer et efficacité des traitements. Les premières observations ouvrent des pistes intéressantes, même s’il est encore trop tôt pour établir un lien direct de cause à effet.
Cancer du sein : mais quel est lien avec les intestins ?
Cancer du sein : pourquoi les hormones comptent autant ?
Les œstrogènes peuvent favoriser la croissance de certains cancers du sein. En se fixant sur des récepteurs présents à la surface des cellules cancéreuses, ces hormones peuvent stimuler leur multiplication. On parle alors de cancer hormonosensible ou hormonodépendant. C’est le cas d’environ 80 % des cancers du sein, selon l’Institut national du cancer (INCa). L’hormonothérapie peut alors être utilisée pour bloquer l’action des œstrogènes ou diminuer leur production.
Un mécanisme particulièrement étudié alors que le cancer du sein reste le cancer le plus fréquent chez la femme en France, avec 61 214 nouveaux cas estimés en 2023. Et dans cette mécanique hormonale, certaines bactéries de notre intestin pourraient également jouer un rôle.
Quel rôle joue le microbiote sur les œstrogènes ?
Notre intestin abrite des milliers de milliards de micro-organismes, principalement des bactéries, mais aussi des virus, des champignons et des parasites. Ensemble, ils forment le microbiote intestinal, qui participe notamment à la digestion et au fonctionnement de nos défenses immunitaires. Certaines de ces bactéries peuvent aussi agir sur les œstrogènes. Elles participent à la transformation de ces hormones et peuvent modifier la façon dont elles sont éliminées ou remises en circulation dans l’organisme. Cet ensemble de bactéries et de leurs activités s’appelle l’estrobolome.
Le microbiote peut donc intervenir dans la quantité d’œstrogènes qui circule dans l’organisme. C’est ce mécanisme qui intéresse particulièrement les chercheurs, car une exposition plus importante à ces hormones peut jouer un rôle dans certains cancers hormonodépendants, notamment celui du sein.
Comment les bactéries intestinales agissent-elles sur les œstrogènes ?
Après avoir circulé dans le sang, une partie des œstrogènes arrive dans le foie. Celui-ci les transforme pour que le corps puisse plus facilement s’en débarrasser. Ces hormones sont ensuite envoyées, via la bile, vers l’intestin, où elles sont normalement éliminées dans les selles.
Mais certaines bactéries intestinales peuvent changer la donne. Elles produisent des substances capables de transformer à nouveau ces œstrogènes et de les rendre réutilisables par l’organisme. Au lieu de poursuivre leur chemin vers les selles, une partie peut alors traverser la paroi de l’intestin, rejoindre le sang et circuler de nouveau dans le corps.
Un microbiote déséquilibré augmente-t-il vraiment le risque de cancer du sein ?
Chez des femmes atteintes d’un cancer du sein, plusieurs études ont retrouvé un microbiote intestinal différent de celui de femmes sans cancer. Certaines bactéries sont plus présentes, d’autres moins nombreuses, et la diversité du microbiote peut également varier. Ces différences pourraient avoir leur importance. Si certaines bactéries favorisent le retour des œstrogènes dans le sang, elles pourraient augmenter la durée pendant laquelle l’organisme est exposé à ces hormones. Or, les œstrogènes peuvent favoriser la croissance des cancers du sein hormonodépendants.
Mais ce scénario n’est pas encore démontré chez l’être humain. Les études ne retrouvent pas toujours les mêmes bactéries et, surtout, elles ne permettent pas de savoir ce qui vient en premier. Un microbiote différent pourrait favoriser la maladie, mais le cancer lui-même, les traitements, l’alimentation, l’âge ou encore le poids peuvent aussi modifier le microbiote. À ce stade, les chercheurs ont donc identifié un lien possible, pas une cause. Rien ne permet d’affirmer qu’un microbiote déséquilibré provoque à lui seul un cancer du sein.
Le microbiote pourrait aussi intervenir dans l’évolution de la maladie
Une fois la maladie installée, les bactéries intestinales pourraient aussi influencer l’environnement dans lequel la tumeur évolue. Et les œstrogènes ne sont qu’une partie de l’histoire. Les bactéries intestinales fabriquent de nombreuses substances qui passent dans l’organisme. Elles communiquent également avec nos défenses immunitaires et peuvent favoriser ou, au contraire, limiter certaines réactions inflammatoires.
Ces mécanismes intéressent particulièrement les chercheurs car l’immunité et l’inflammation jouent un rôle dans la manière dont une tumeur se développe et progresse. Dans les cancers hormonodépendants, le microbiote pourrait donc agir sur plusieurs fronts à la fois : la circulation des hormones, mais aussi l’inflammation et la réponse immunitaire.
Il n’existe toutefois pas aujourd’hui de microbiote « type » permettant de prévoir comment un cancer du sein va évoluer. Les chercheurs tentent justement de comprendre quelles bactéries, et surtout quelles substances qu’elles produisent, pourraient réellement avoir une influence sur la maladie.
Et si le microbiote influençait aussi l’efficacité des traitements ?
Une étude récente a suivi 39 femmes atteintes d’un cancer du sein recevant une chimiothérapie avant leur opération. Les chercheurs ont analysé leur microbiote avant le début du traitement. Résultat, les patientes chez lesquelles la chimiothérapie avait ensuite fait disparaître les cellules cancéreuses invasives détectables dans les tissus prélevés lors de l’intervention présentaient, au départ, un microbiote intestinal plus riche et plus diversifié.
Certaines bactéries étaient également présentes en proportions différentes selon l’efficacité du traitement. Cela ne signifie pas qu’elles rendent directement la chimiothérapie plus efficace. Avec seulement 39 patientes, l’étude reste trop petite pour tirer une telle conclusion. Mais elle ouvre une piste : le microbiote pourrait un jour aider à prévoir la réponse de certaines patientes aux traitements. Et la relation va dans les deux sens. La chimiothérapie peut elle-même bouleverser les bactéries présentes dans l’intestin. Une étude menée auprès de 77 patientes a ainsi observé des modifications du microbiote au cours du traitement, accompagnées de changements de certains marqueurs de l’inflammation.
Cancer : l’hormonothérapie pourrait modifier le microbiote intestinal
Dans les cancers du sein hormonodépendants, l’hormonothérapie cherche à empêcher les hormones, notamment les œstrogènes, de favoriser la croissance des cellules cancéreuses. Mais en agissant sur cet équilibre hormonal, le traitement pourrait également avoir des effets sur les bactéries présentes dans notre intestin. Des chercheurs ont ainsi suivi 90 patientes atteintes d’un cancer du sein et analysé leur microbiote. Chez certaines femmes recevant une hormonothérapie, sa composition s’est modifiée au cours du traitement, avec notamment une augmentation de certaines bactéries intestinales.
Ces changements ne signifient pas que le microbiote rend l’hormonothérapie plus ou moins efficace. Pour l’instant, les chercheurs constatent surtout que traitement hormonal et microbiote semblent pouvoir s’influencer mutuellement, sans savoir précisément quelles conséquences cela peut avoir sur la maladie. Des essais cliniques cherchent désormais à mieux comprendre cette relation, notamment en comparant le microbiote des patientes avant et après plusieurs semaines d’hormonothérapie.
Faut-il alors essayer de « modifier » son microbiote ?
Modifier son microbiote ne permet pas, à ce jour, de prévenir ou de traiter un cancer du sein. Même si certaines bactéries intestinales peuvent agir sur la circulation des œstrogènes, il n’existe encore aucune méthode permettant d’utiliser ce mécanisme contre la maladie. L’alimentation, les probiotiques ou encore la transplantation de microbiote fécal sont étudiés dans ce contexte, mais leur efficacité contre les cancers hormonodépendants n’est pas démontrée.
Même prudence avec les tests du microbiote et les compléments alimentaires promettant de le « rééquilibrer ». L’Inserm rappelle que les bénéfices de nombreux produits de ce type restent insuffisamment prouvés. Le microbiote est donc une piste prometteuse, pas un traitement contre le cancer. Probiotiques et compléments alimentaires ne peuvent en aucun cas remplacer une hormonothérapie, une chimiothérapie ou les autres traitements prescrits.
À SAVOIR
Le sein possède lui aussi son propre microbiote ! Des bactéries sont naturellement présentes dans les tissus mammaires. Leur composition pouvait être différente chez les femmes atteintes d’un cancer du sein. On ne sait toutefois pas encore si ces bactéries jouent un rôle dans la maladie.




