En France, on soigne bien, on rembourse beaucoup… mais le déficit de la Sécurité Sociale ne serait peut-être pas un gouffre si le pays avait une véritable politique de prévention. C’est du moins l’avis du député du Rhône, Cyrille Isaac-Sibille, qui présentait ce mercredi 16 septembre son rapport sur la prévention en santé. Un travail commandé en janvier par le Premier ministre, nourri par 327 auditions, 15 déplacements et rencontres de terrain et 147 contributions écrites. « On s’est trop appuyé sur les soins, pas assez sur la prévention », a-t-il résumé en préambule de son intervention à l’Assemblée Nationale.
L’objectif n’est pas de demander aux Français de manger trois brocolis et de courir dix kilomètres avant le petit-déjeuner. Le rapport veut développer ce que les spécialistes appellent la prévention primordiale. Autrement dit, agir avant même que les facteurs de risque et les maladies ne s’installent, en intervenant sur notre alimentation, notre environnement, notre activité physique, notre travail, notre école ou encore nos comportements. « On a oublié cette approche collective de la santé publique », regrette Cyrille Isaac-Sibille.
« Notre système de santé est sous pression »
« La santé se dégrade, c’est un fait »
Pour le professeur Franck Chauvin, spécialiste de santé publique et pilote du groupe d’experts ayant accompagné la mission, le constat ne prête guère à l’optimisme. « Notre système de santé est sous pression dans notre pays. La santé se dégrade, c’est un fait. L’espérance de vie stagne, les maladies chroniques augmentent et elles ne sont pas le privilège des personnes âgées. Elles commencent dès 40 ans », a-t-il insisté.
Le rapport relève notamment qu’un quart des 45-54 ans présente déjà au moins deux maladies chroniques. Quant aux personnes en affection longue durée, ou ALD, leur nombre est passé d’environ 6 millions au milieu des années 2000 à 14 millions en 2024, selon les données reprises dans le document. L’Assurance maladie estime qu’elles pourraient être 18 millions en 2035. De quoi creuser un peu plus le trou de la Sécu…
Les écarts entre Français, eux, restent considérables. Le rapport évoque 13 années d’écart d’espérance de vie entre les 5 % des hommes les plus modestes et les 5 % les plus aisés, et neuf années chez les femmes. « La santé est la plus grande inégalité sociale », résume Franck Chauvin, en pointant aussi bien les différences d’accès aux soins et à l’information que celles d’espérance de vie. Le problème est aussi financier. À mesure que les maladies chroniques progressent, les dépenses consacrées à leur prise en charge suivent. « On dépense de plus en plus pour soigner, mais pas pour prévenir », regrette Franck Chauvin.
La France ne manque pas d’actions de prévention, mais de coordination
Ce n’est pourtant pas comme si personne ne parlait de prévention en France. C’est même plutôt l’inverse. Campagnes, programmes locaux, expérimentations, associations, collectivités, professionnels de santé… Les initiatives existent déjà en nombre. Le rapport cite notamment les :
- PMI,
- Maisons des 1 000 premiers jours,
- Maisons des adolescents,
- Maisons Sport-Santé,
- contrats locaux de santé,
- communautés professionnelles territoriales de santé.
Mais tout ce petit monde ne joue pas toujours la même partition. « Tout le monde veut faire de la prévention. C’est un peu la foire aux idées. Mais quand on regarde de plus près, certaines actions n’auront, en pratique, aucun effet positif », tranche Franck Chauvin. Le rapport fait le même diagnostic, avec des mots plus administratifs. La France ne manquerait pas d’initiatives, mais souffrirait surtout de leur dispersion et de leur manque d’articulation. Il demande donc que les actions soient davantage fondées sur les données scientifiques et évaluées pour savoir si elles améliorent réellement la santé. Tout n’est pas à jeter pour autant. « Depuis dix ans, on a quand même gagné des points avec le tabac, le Nutri-Score, les vaccins… », rappelle Cyrille Isaac-Sibille. Reste maintenant à passer à la vitesse supérieure.
Quelles sont les mesures phares de ce rapport ?
Une génération qui ne pourrait plus acheter de tabac
Le député propose de viser une « génération sans tabac » pour les personnes nées après 2009. Prévention avant la première cigarette, accompagnement au sevrage, traitements de substitution et poursuite de la hausse des prix feraient partie de l’arsenal. Mais le rapport envisage surtout de rendre le tabac inaccessible à cette génération par « l’interdiction de vente ». Au lieu de simplement expliquer qu’une cigarette est mauvaise pour la santé puis de laisser chacun se débrouiller avec l’information, il s’agit de modifier directement l’environnement.
« Regardez la sécurité routière ou les politiques de prévention sur le tabac. Cela fonctionne parce que la population et les responsables politiques ont pris conscience du risque », défend Cyrille Isaac-Sibille. Pour le député, « sans prise de conscience sur la nécessité de déplacer le curseur vers la prévention, cela ne peut pas fonctionner ».
Nutri-Score obligatoire et aliments ultra-transformés dans le viseur
Le rapport compte également mettre son nez dans nos placards. Il propose de rendre le Nutri-Score obligatoire, alors que son affichage dépend aujourd’hui de l’engagement des fabricants. Mais le petit logo coloré n’est que le début. Les auteurs proposent également de taxer fortement les sucres ajoutés, voire de les interdire dans certaines catégories de produits ou pour certains consommateurs, notamment les enfants. Quant aux produits ultra-transformés, le rapport avance là encore une taxation forte, voire leur interdiction.
Ce sont bien, à ce stade, des propositions. Aucun paquet de biscuits ne va disparaître des rayons demain matin. Mais elles illustrent la philosophie du rapport. Les comportements de santé, explique-t-il, ne dépendent pas uniquement de notre bonne volonté. Prix, publicité, normes sociales, offre alimentaire, organisation des espaces publics, conditions de travail et même fonctionnement des plateformes numériques influencent aussi nos décisions.
De la PMI à l’université, un même service de prévention ?
Autre gros chantier, celui des jeunes. Aujourd’hui, la prévention change de mains au fil de la vie. Protection maternelle et infantile (PMI) pour les plus petits, médecine scolaire, puis services de santé étudiante… avec parfois quelques trous dans la raquette. Le rapport propose donc de créer un Service public de santé enfance et jeunesse afin de construire un véritable parcours de prévention de la conception jusqu’à l’entrée dans la vie active.
PMI, médecine scolaire et santé étudiante seraient réunies dans un même réseau et leurs missions davantage coordonnées autour de la prévention, du dépistage ou de la vaccination. Leurs professionnels pourraient également accéder à Mon Espace Santé pour assurer une meilleure continuité du dossier des jeunes.
Les moins de 15 ans davantage protégés des réseaux sociaux
Et puisqu’il est question d’améliorer l’environnement des plus jeunes, difficile d’éviter celui dans lequel les adolescents passent une partie de leurs journées. Le rapport préconise de réduire le temps d’écran, mieux informer les parents et protéger les moins de 15 ans de l’accès aux réseaux sociaux.
Là encore, le raisonnement consiste à dépasser le traditionnel « pose ton téléphone » adressé aux adolescents. Le numérique est considéré comme un environnement à part entière, sur lequel les politiques publiques peuvent agir.
Santé mentale, ne plus attendre que ça déborde
Même changement de logique pour la santé mentale, alors que les jeunes sont particulièrement concernés par sa dégradation. Selon l’enquête EnCLASS 2024, publiée par Santé publique France en juin 2026, 19 % des lycéens présentent un risque important de dépression et 20 % déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois.
Le rapport veut donc intervenir tôt, dès la grossesse et les 1 000 premiers jours, puis poursuivre la prévention à l’école, pendant l’adolescence, à l’université et jusque dans le monde professionnel. Il propose notamment de développer les compétences psychosociales, c’est-à-dire la capacité à gérer son stress et ses émotions, communiquer ou demander de l’aide. Les premiers secours en santé mentale seraient également davantage déployés dans les établissements scolaires, les universités et les lieux de travail.
Et demain, une prévention personnalisée par l’IA ?
Le rapport pousse même la prévention jusqu’à l’intelligence artificielle. L’idée serait d’utiliser les données de santé mais aussi des informations sociales, environnementales et comportementales pour mieux personnaliser certaines actions de prévention, notamment celles de l’Assurance maladie.
Terrain sensible, évidemment. Le document réclame donc des garanties publiques, un encadrement des partenariats public-privé et un cadre national d’évaluation et de labellisation des outils algorithmiques élaboré par la Haute Autorité de santé avec les agences sanitaires concernées. Il prévient également contre une possible « fracture » de la prévention, où les outils les plus performants bénéficieraient surtout aux personnes disposant des équipements, des moyens financiers et des compétences numériques nécessaires.
Mieux prévenir plutôt que toujours mieux soigner ?
« Le système de soins tel qu’on le connaît est fondé sur les bases du système de 1945 », rappelle Franck Chauvin. Un modèle qui a permis de développer un accès très large aux soins mais qui, selon les auteurs du rapport, s’est progressivement organisé beaucoup plus solidement autour du traitement de la maladie que de sa prévention. Le rapport rappelle d’ailleurs qu’à la création de la Sécurité sociale coexistaient des structures de prévention comme la PMI, la médecine scolaire et la médecine du travail, parallèlement à la prise en charge des soins par l’Assurance maladie. Cyrille Isaac-Sibille veut désormais remettre les deux jambes à hauteur.
Cela passe aussi par l’argent. Le rapport propose notamment de rendre la prévention clairement identifiable dans l’Objectif national de dépenses d’Assurance maladie (Ondam), voire de créer un sous-objectif budgétaire qui lui serait spécifiquement consacré. Car prévenir davantage ne signifie pas simplement répéter plus fort aux Français qu’il faut mieux manger, bouger et ne pas fumer. Le pari défendu par le rapport est autrement plus ambitieux : faire en sorte que l’école, l’entreprise, la ville, le supermarché, le smartphone et le système de santé poussent davantage dans le même sens. Sacré chantier en perspective !
À SAVOIR
Le rapport veut aussi faire de chaque contact avec un professionnel de santé une occasion de prévention. Inspiré du modèle britannique « Making Every Contact Count », le principe est simple. Une consultation peut permettre de glisser quelques mots sur le tabac, l’activité physique ou un autre facteur de risque, puis d’orienter si besoin vers le bon dispositif. Pas de sermon, mais des interventions très brèves et ciblées.




